Affaire Patrick Bruel – Les regrettables déclarations de la ministre Aurore Bergé

Par Sabine Prokhoris

28 août 2026

Des indignations qui questionnent

« Je crois que les conditions ne sont pas réunies pour que [les concerts de Patrick Bruel] puissent se tenir, et ce n’est pas venir enfreindre le principe de la présomption d’innocence », a cru bon de déclarer le mercredi 26 août sur France info Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Elle ajoute que « de nombreux élus, quelle que soit leur sensibilité politique ou leur nuance », estiment que «dans le moment qu’on vit, au regard du nombre d’affaires, au regard du nombre de plaintes, au regard des mises en examen qui sont en cours, il devrait de lui-même renoncer au fait de pouvoir tenir ces concerts ».

De nombreux élus, en effet de tous bords, dont les déclarations, telle celle de M. Hocine Chabira (PS), vice-président de la métropole du Grand Nancy, qui ne peut « pas croire que Patrick Bruel maintienne cette tournée », et explique à Mediapart qu’on « ne peut pas décemment fêter un anniversaire sur le dos des victimes », s’offusquent de la tournée prévue de Patrick Bruel. Ce dernier, visé à ce jour par plus d’une trentaine de plaintes, est mis en examen pour quatre dossiers, et bénéficie du statut de témoin assisté pour quatre autres.

De Dijon (Nathalie Koenders, PS) à Strasbourg (Catherine Trautmann, PS) en passant par Amiens (Frédéric Fauvet, PS), Caen (Aristide Olivier, DVD) ou Chartres (Ladislas Vergne, DVD) – sans compter, bien sûr, dès avant l’été, Emmanuel Grégoire à Paris (PS) –, ce ne sont que variations sur l’infini respect que portent ces édiles au principe de la présomption d’innocence…, MAIS : « Malgré une présomption d’innocence que je respecte, il y a quand même trente-deux plaintes à son encontre. Ça fait beaucoup », pontifie ainsi Ladislas Vergne. On peut s’attendre à ce que de nombreux autres viennent grossir la troupe de ces miliciens de la vertu.1

Contradictions intenables

On aimerait cependant qu’ils commencent par nous expliquer ce que signifie exactement dans leur bouche le respect de la présomption d’innocence. Car comment peut-on en même temps employer, en l’absence de tout jugement, le mot « victime », et assurer la main sur le cœur que la présomption d’innocence ne s’en trouve pas piétinée ? En attendant une démonstration capable de rendre raison de cette curieuse dissonance, on ne peut qu’y lire l’application mécanique et parfaitement opportuniste d’un mantra (« en même temps »), où la sottise et la veulerie le disputent à une posture perverse, moyennant le déni (ou l’ignorance, ce qui serait à tout prendre presque plus préoccupant) d’une incompatibilité d’ordre à vrai dire strictement logique. Car de la reconnaissance du statut de « victime » (d’un accusé de VSS) clamée haut et fort par tous ces politiques intellectuellement inconséquents, s’ensuit nécessairement la culpabilité dudit accusé. Soutenir une position quant à un principe fondamental de la procédure pénale dans un État démocratique, tout en affirmant ce qui l’annule – en prétendant ne nullement le remettre en cause ce faisant –, l’étrange acrobatie que voilà.

Son effet immédiat : ce qui vient se substituer ici à la présomption d’innocence – d’autant plus rigoureusement protégée par la loi, faut-il le rappeler, qu’une procédure est ouverte à l’encontre d’un mis en cause –, c’est une affirmation décomplexée de culpabilité.

Des élus qui se livrent à ce genre de numéro pathétique se disqualifient. A fortiori une ministre, que l’on croyait déléguée à l’égalité des sexes mais qui, au mépris des règles juridiques qui garantissent l’égalité entre tous les citoyens, se comporte plutôt en chargée officielle de la vindicative « sororité » #MeToo.

Car pour prêter allégeance avec un zèle consternant à la mécanique #Me Too, fondée sur le slogan destructeur « Victimes on vous croit ! » joint à un « moi aussi, moi aussi, moi aussi, moi aussi » illimité – et l’affaire Bruel est à cet égard paradigmatique, sinon caricaturale –, toutes ces belles âmes choisissent sans scrupules de jeter allégrement au panier ce qu’ils ont pour responsabilité de faire respecter. En toute méconnaissance de cause de surcroît, puisqu’ils ne connaissent ni de près ni de loin les dossiers sur lesquels, en dehors de tout procès, ils prononcent en chœur à l’encontre de Patrick Bruel une sentence en somme d’indignité nationale : il ne doit pas travailler dans son pays.

 Comme ils n’ignorent point que, juridiquement, leur position est indéfendable, puisque le contrôle judiciaire de Patrick Bruel ne lui interdit pas de se produire sur scène – d’exercer son métier –, eh bien ils lui suggèrent d’avoir « la décence » de renoncer à sa tournée.2Mais où est l’indécence, en réalité, si ce n’est dans l’injonction faite au chanteur d’endosser le costume du pénitent, et par là de, lui aussi, désavouer – à son détriment, mais pour complaire à ses accusatrices en particulier et aux activistes de #MeToo en général – une décision judiciaire ?

Quant aux sorties de l’honorable présidente de #MeToo-médias (Emmanuelle Dancourt), laquelle n’hésite pas à mettre sur le même plan le meurtre de Lyhanna et les turpitudes sexuelles de Patrick Bruel3alléguées par une cohorte d’accusatrices, que dire, sinon qu’on a honte pour elle4?

Arguments irrecevables

Passons, et considérons les motifs qu’avancent, pour justifier leur trahison (déniée) des éléments primordiaux du droit démocratique, nos (ir)responsables de gauche, du centre, ou de droite, soucieux de l’application d’une manière « charia » féminiciste5, remarquablement empressés qu’ils sont dans leur politique de collaboration active avec l’épuration de plus en plus frénétique dictée par l’agenda #MeToo.

En soulignant au passage que notre formule – une « charia » féminiciste –, ne procède nullement d’un simple mouvement d’humeur de notre part. Elle veut souligner que l’on a affaire à ce qu’édicte, en guise de règles et de normes, un système de justice pour l’heure parallèle, que les #MeToo-féministes appellent de leurs vœux, et parviennent petit à petit à imposer à l’institution judiciaire, ainsi qu’au corps législatif tout disposé à s’y plier6 – système qui, de ce fait, apparaît de moins en moins parallèle. Le légitiment en effet, fallacieusement, les considérations inopportunes en la matière des politiques, lesquels, on le constate jour après jour, cédant ainsi à l’entrisme du #MeToo-féminisme, adhèrent de plus en plus à pareille vision du monde. Une vision de cauchemar pour tous puisque, police de l’intimité à l’appui nourrie de faux concepts « psy »7, elle entérine le règne de l’arbitraire accusatoire : vous êtes accusé ? C’est donc que vous êtes coupable.

Revenons aux motifs dont excipent nos liquidateurs de la présomption d’innocence – qui n’est en aucun cas, il convient de le rappeler, une affirmation d’innocence, mais une réserve prévue par la procédure pénale quant à la culpabilité éventuelle, destinée à garantir pour tout mis en cause le droit de se défendre au cours d’un procès équitable, et (autant que faire se peut) à se prémunir contre l’erreur judiciaire.

Ils sont de trois ordres, en vue de contourner le fait qu’en cette affaire, la justice – pas encore celle de l’avenir radieux que l’on voit poindre à l’horizon – a décidé des modalités du contrôle judiciaire du chanteur : motif « moral » (absolu), motif « scientifique » (oripeaux « statistiques »), et motif sécuritaire (risques de trouble à l’ordre public), tout cela mêlé.

Commençons par le dernier, apparemment pragmatique.

De fait, on peut prévoir qu’une poignée d’excitées à pancartes viendra aboyer tant et plus aux abords des salles où doit se produire l’artiste, voire perturber le déroulement de son spectacle. Cela s’est vu comme on sait. C’est assurément désagréable. Mais quoi ? La belle affaire ! Le véritable trouble à l’ordre public ne serait-il pas plutôt de céder à ce genre d’intimidations – à des menaces au bout du compte bien inconsistantes –, puisque cela reviendrait à se ranger du côté de qui, en toute impunité (bonne conscience « féministe » en prime), entend exercer une pression qui aboutisse à rendre nulle et non avenue une décision de justice ?

L’infaillible (dé)raison « statistique » maintenant : le nombre fait (censément) preuve, selon un théorème habituellement formulé ainsi : « Pas de fumée sans feu » (le feu étant le nombre)8. Or le logiciel #MeToo est justement programmé pour produire beaucoup, mais vraiment beaucoup de fumée (toxique), par l’effet de ce fumigène parfait : un « moi aussi » indéfiniment réitérable. Le nombre alors : (quasi) preuve ? Ou opaque écran de fumée ?

Enfin la « morale ». Ah, la « morale » !… Qui dit mieux ? Mais la posture qui s’en prévaut pour bafouer le plus fondamental des principes du droit pénal – la présomption d’innocence, ce « phare »9qui nous protège tous dans une démocratie –, qu’en penser ? Peut-être ce qu’écrivait Freud de l’obéissance aveugle aux « catégories du Bien et du Mal » : elle « encourage la méchanceté »10. Autrement dit, elle donne licence de nuire. Pour la morale, on repassera.

On ajoutera, pour ce qui est des maires – à ce titre premiers magistrats de leur commune et officiers de police judiciaire –, que de telles positions exprimées dans l’exercice de leur fonction constituent de facto un manquement grave à leurs devoirs et responsabilités devant les citoyens. Qui donc s’en émeut aujourd’hui ?

Quant à Madame Bergé venue exhiber sur les ondes le portefeuille de chef de meute qu’elle s’est fièrement octroyé, une ministre (hélas) de la République que l’on voit naviguer entre opportunisme misérable, soumission béate aux diktats hargneux du totalitarisme féminiciste, et, force est de le constater, une très désolante confusion de pensée, elle a certainement perdu là une excellente occasion sinon de recadrer les élus – il eût été pourtant opportun de le faire, pour les raisons que nous avons exposées –, mais à tout le moins de se taire.

  Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Le Cherche Midi, 2021); Les Habits neufs du féminisme, Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Le Cherche Midi, 2024. Elle dirige la revue le clinamen.

  1. À Orléans en revanche, Serge Grouard (LR), maire de la ville, considère à juste titre que condamner la programmation du chanteur dans sa ville reviendrait à se « substituer » à la justice. Il se rattrape cependant en prenant soin de déclarer que pour sa part il n’ira bien sûr pas voir le spectacle du chanteur (sous-texte : par égard pour les « victimes » d’un serial prédateur). De son côté, Jean-Luc Moudenc (DDV), maire de Toulouse, tout en affirmant lui aussi à titre personnel qu’il n’ira pas écouter Patrick Bruel, prend clairement ses distances vis-à-vis des paroles de la ministre Aurore Bergé, la ministre, ajoutant à raison : « À ce moment-là, foutons en l’air l’État de droit et ce sera l’anarchie complète. » ↩︎
  2. Soit dit en passant qu’à ce jour le public, que se croient autorisés à sermonner certains, semble au rendez-vous : très peu d’annulations de spectateurs, plus respectueux de la justice que nombre de nos édiles. ↩︎
  3. « Est-ce que vous iriez applaudir Jérôme Barella et Xavier Dupont de Ligonnès s’ils montaient sur scène ? » ↩︎
  4. Vient également à la rescousse – pourquoi en effet laisserait-il échapper la si merveilleuse aubaine médiatique de faire parler de lui ? – David Pelicot qui, sur différents médias, en tant que fil aîné de La Victime emblématique mondiale de l’année, joint sa voix au concert de ceux qui s’indignent du maintien de la tournée de Patrick Bruel. ↩︎
  5. Voir Renée Fregosi : https://leclinamen.fr/2026/04/le-feminicisme-comme-lislamisme-est-un-totalitarisme/ ↩︎
  6. Voir les nouvelles lois en cascade, de la réévaluation des conditions de la prescription au projet d’une « loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles », en passant par la loi de novembre 2025 sur le viol et quelques autres encore qui procèdent du même esprit. ↩︎
  7. Ce point est amplement développé dans S. Prokhoris, Le Mirage #MeToo, Paris, Le Cherche Midi, 2021, et dans Emprises – Les impasses d’une success story, à paraître prochainement Éditions Tinbad. ↩︎
  8. Dans son ouvrage qui fait l’éloge du « #MeToo raisonnable » (sic), la journaliste et militante féministe Caroline Fourest, qui reprend à son compte la formule (magiquement) savante, fait même du nombre d’accusatrices un test à ses yeux probant de l’évidente culpabilité d’un mis en cause. Le Vertige #MeToo, Paris, Grasset, 2024, p. 163 ↩︎
  9. J’emprunte cette heureuse formule à Me Yaël Hayat :
    https://leclinamen.fr/2026/07/defense-de-la-defense-entretien-avec-yael-hayat/ ↩︎
  10. Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, trad. Ch. et J. Odier, Paris, PUF, 1981, p. 64. ↩︎