Défense de la défense – Entretien avec Yaël Hayat

Par Sabine Prokhoris

3 juillet 2026

Le clinamen est heureux et fier de proposer aux lecteurs ce grand entretien avec la pénaliste suisse Yaël Hayat, connue pour sa vaillance dans les défenses les plus difficiles, jointe à une indomptable humanité. Il nous faut entendre aujourd’hui cette voix. Elle nous rappelle des choses essentielles, qu’une funeste déraison qui s’empare de l’époque balaye avec une désinvolture coupable – et dangereuse pour tous.

Vocation – « Oh ! plaignez le mal ! » (Victor Hugo)

Sabine Prokhoris 

Bonjour Yaël Hayat, et merci d’avoir pris le temps de cet entretien. Vous êtes une pénaliste réputée, et, je dirais, une pénaliste rare, par la constance de vos choix. Qu’est-ce qui vous a fait devenir avocate, et quasiment exclusivement du côté de la défense ?

Yaël Hayat

Tout d’abord merci de votre invitation et de vos mots ! Je ne sais pas si l’on devient avocate, ou si l’on naît avocate. Je sais en tout cas que j’ai d’abord eu une inclination pour les êtres, et surtout pour ceux qui sont dans une certaine solitude ; les êtres un peu en marge de la société, les êtres cabossés ; les êtres non pas dans leur part de lumière, mais plutôt dans leur part d’ombre. Un intérêt en somme pour ce que Victor Hugo appelait « les araignées et les orties »1 :  ces créatures maudites, que l’on méprise et que l’on hait, parce qu’elles sont mornes et chétives – et que l’on rejette en fait. Donc, d’abord un réel intérêt pour cette marginalité. Et puis ensuite, peu à peu, je suis parvenue à en faire quelque chose.

Devenir avocat c’est parfois une transmission par lignée. Pas dans mon cas. Personne de ma famille n’avait porté la robe mais j’ai grandi dans un terreau humaniste, qui croit en l’homme. En fait j’ai été peu à peu éveillée à l’injustice, non pas par un vécu personnel, mais par des lectures, Hugo, Dumas, d’autres encore, puis par des procès. J’ai aimé fréquenter les cours d’assises et voir la défense incarnée par des figures. J’ai beaucoup capté d’instants et d’émotions. Certaines personnes, certains avocats, certains combats m’ont inspirée et ont dû féconder chez moi cette envie de défendre, ce sens de l’indignation, et peut-être aussi irriguer cette empathie. C’est venu petit à petit, au fur et à mesure des rencontres, et des affaires qui nous portent, et qui font qu’on devient ce que l’on est.

SP

Donc le noyau, c’est la dimension humaine… Ensuite, bien sûr, le droit et ses principes fondamentaux, qui sont une garantie pour tous… 

YH

La dimension humaine est fondamentale dans le métier d’avocat pénaliste. Quoique, « métier »… Ce n’est pas exactement ça ; un métier, ça nous ramène à quelque chose de technique. Avocat, c’est autre chose. C’est un état, comme a peut-être dit Voltaire, « le plus bel état du monde » ! Mais en tout cas, oui, il y avait cet attrait très ancré, qui est, je crois, essentiel quand on fait du pénal. Le rôle d’avocat pénaliste, c’est un rôle qui suppose que l’on s’intéresse à l’autre, avec humanisme. Sans cette dimension, on passe un peu à côté.

Porter une voix – Être un rempart

SP

Oui. Ainsi, vous travaillez surtout en défense ? 

YH

Quasi exclusivement. Et c’est bien plus qu’un choix ; je n’aurais pas pu, je crois concevoir cet engagement d’une autre façon. Si j’ai voulu devenir avocate, c’est pour devenir avocate de la défense, parce que pour moi, c’est là où réside le rôle essentiel de l’avocat – de sa mission dans la cité.

On a souvent cette image de « ténor du barreau ». Ça fait réfléchir, cette métaphore musicale. Elle dit l’essence de l’avocat : porter une voix – donner de la voix, en prêtant sa voix à des personnes devenues inaudibles.

La partie plaignante, quant à elle, est naturellement audible. Elle est a priori légitime. Mais celui qui est accusé, il est retranché dans sa solitude, parfois dans son silence. Et c’est là que le rôle de l’avocat prend son sens. Il va parfois essayer de retrouver la signature humaine de l’acte par les mots. Il va mettre des mots. Il va aussi, dans d’autres cas, chercher à restituer une innocence compromise.

C’est un rôle qui, à mon sens, est plus fondamental encore, plus nécessaire, plus essentiel, qu’un rôle d’avocat de partie plaignante, où il s’agira davantage d’accompagner, d’être « aux côtés de ». L’avocat de la défense, c’est aussi cela bien sûr, mais c’est davantage que cela. C’est être un rempart.  

SP 

C’est permettre à quelqu’un de se relever ?

YH

Exactement.  C’est élever, c’est redresser. Et donc effectivement, pour moi, il allait de soi que je m’orienterais très clairement vers la défense. Et même, j’ai envie de dire, vers la défense de la défense.

SP
« « Défense de la défense, c’est très important, ça. Et pour revenir à votre métaphore musicale, « ténor », ce n’est pas « baryton », ni « basse » ; ce n’est pas n’importe quelle voix, « ténor »…

YH

Oui… Certaines avocates ont voulu se revendiquer comme « des sopranos ». Mais je préfère garder « ténor », ça me va très bien ; c’est le bon registre en fait. Le ton juste. On n’est pas dans les aigus ; pas non plus trop dans les graves. Un registre qui me paraît être parfait.  

SP

Faire rempart, donc. Mais dans votre rapport à votre client, vous vous trouvez face à son rapport à lui-même, à son acte – quand l’acte reproché a été commis –, et puis il y a son rapport à la société… 

YH

Les défenses pénales sont multiples. Il y a les situations des personnes qui font face à une procédure pénale qu’elles contestent, où l’enjeu – même si ça ne devrait pas être le cas, car ce n’est pas à l’accusé de prouver son innocence – est de démontrer, de restituer, cette innocence.

Il y a celles où seule la peine est l’enjeu. Il faudra veiller à ce que cette peine soit empreinte d’humanité et permette réellement de devenir meilleur jusqu’au retour à la société. Il faudra également veiller à préserver des conditions d’enfermement dignes.

Il y a d’autres situations où l’on se trouve aux côtés de quelqu’un qui a commis l’irréversible. Quelqu’un a basculé dans quelque chose d’effroyable, mais il ne parvient pas à le nommer. Il est parfois très difficile de se reconnaître dans certains agissements, comme Raskolnikov2, qui ne parvient pas à dire son crime, et va finir par le mimer, parce que parfois les mots… C’est innommable en réalité. Et même dans ces situations d’effroi, il faut rechercher la part d’innocence, la part d’humanité. Il faut aussi parfois être aux côtés d’un accusé amené à porter son propre regard sur son crime, puis à affronter le regard de l’autre, de la société. Et ce qu’il y a de plus dur aujourd’hui, c’est de faire face à ce regard quand il est relayé par les médias, qui exacerbent la dimension tragique et « monstrueuse » d’un acte. Évidemment que quand le crime surgit dans la cité, il sème l’effroi. Mais la pression médiatique… Il faut trouver comment faire avec.

SP

L’avocat est en première ligne face à ça …

YH

Pendant toute la durée de l’instruction, je m’efforce d’être discrète, pour préserver la sérénité de l’enquête. Et puis arrive le procès. Là le principe fondamental est la publicité des débats. Là, il s’agit de faire en sorte que celui qui s’est en quelque sorte retranché de la société par son crime soit reconnecté à l’humanité. Il faut combattre cette tentation de diaboliser non pas seulement l’acte, mais l’auteur…

SP 

La tentation de l’exorcisme…

YH

Exactement. L’avocat doit lui redonner un visage. Sa mission est de comprendre – et de faire comprendre – l’acte. Pas de l’excuser, pas de le justifier : de le comprendre. Ce verbe est répété plusieurs fois par Camus, dans L’Étranger. C’est ça l’enjeu.

SP

Vous avez prononcé tout à l’heure le mot « innommable ». Vous, vous devez pouvoir nommer, mais autrement que les médias.

YH

Tout à fait. Nommer différemment. Un psychiatre disait : « Le crime est extraordinairement ordinaire ». Des personnes ordinaires peuvent commettre des actes extraordinaires.

SP

Il y a aussi des personnalités psychopathiques, extrêmement perverses…

YH

C’est vrai. Mais pour la majorité des auteurs de crimes, ce n’est pas le cas. Les vecteurs du crime prennent ancrage au cœur de l’humain, au cœur des sentiments. Aujourd’hui on a moins de tolérance sociale envers ce qu’on appelait autrefois les « crimes passionnels », quand une digue a sauté, qu’il y a une souffrance qu’on ne parvient pas à dompter, à juguler. On veut bien admettre cette complexité des sentiments et des actes humains, quand on lit par exemple Shakespeare. Mais dans le réalisme de la scène judiciaire, on y est rétif. Il n’y aurait que des crimes rationnels… Mais c’est absurde, on tourne le dos à des ressorts de la nature humaine et parfois au mystère insondable de bien des passages à l’acte.

SP

N’est-pas parce que nous sommes dans une époque manichéenne, qui ne veut rien savoir de la dimension psychique, notamment inconsciente ?

YH

C’est pour ça que j’aime bien convoquer la psychiatrie – quand les psychiatres sont à la hauteur de leur mission. C’est parfois la pièce maîtresse d’un dossier si l’on veut comprendre pourquoi quelqu’un d’ordinaire – un mari, un père – a basculé, jusqu’à l’irréversible.

Le drame judiciaire

SP

Revenons à la scène judiciaire : l’oralité, puisque vous parliez de la voix, le jury… Comment décririez-vous ce moment ?

YH

Le procès, c’est un moment où tout peut encore surgir. On cherche la vérité judiciaire, en espérant qu’elle coïncide avec la vérité « absolue ». Mais la vérité judiciaire, qu’est-ce que c’est ? C’est dire le vrai d’un dossier. Et parfois, on peut assister à des rebondissements, à des coups de théâtre sur la scène judiciaire.

Pour ma part, à Genève, j’ai connu quinze ans de procès avec un jury populaire, puis quinze ans sans jury populaire. Il y a clairement un avant et un après. Lorsque la justice était rendue par des juges d’un jour – les jurés, qui endossent cette responsabilité le temps d’un procès –, j’avais l’impression que tout pouvait encore arriver. En renonçant au jury populaire, on a confisqué quelque chose qui, historiquement, appartenait au peuple. Les jurés ont une capacité de questionner, de douter. Il est beaucoup plus difficile pour des juges professionnels, lorsque s’ouvre le procès, de préserver cette capacité de douter parce qu’ils ont préalablement lu le dossier et qu’ils sont donc parfois encombrés, figés par des certitudes ou par leur avis déjà forgé. Et puis il y a l’usure de la fonction qui érode cette aptitude au doute. Les jurés eux n’ont évidemment pas d’avis préalable. 

SP

Oui, les jurés jugent uniquement à partir des débats…

YH

La question aujourd’hui c’est : est-ce que les juges professionnels sont encore capables d’entendre et d’accueillir autre chose que ce qu’ils croient déjà savoir ? Parfois on a le sentiment que c’est impossible. Et je constate qu’en Suisse, les débats ont beaucoup perdu de leur portée et de leur substance. Tout se fait au cours de la phase préparatoire, devant le Ministère public. On n’entend quasiment plus à l’audience d’experts, de médecin légiste, de psychiatre, de témoins ou alors avec réticence au motif qu’on « ne refait pas l’instruction ». Mais cela nous a privés d’une possibilité de chercher encore et de se rapprocher davantage de la vérité. Et je le regrette. Je ne sais plus qui, au siècle dernier, a dit qu’on aime le jury populaire « même pour son incompétence ». C’est peut-être extrême mais ne rien savoir avant un procès, ça ne veut pas dire mal juger. C’est être plus disponible au doute et être encore capable de faire de l’espace pour autre chose qu’une possible conviction. J’espère – je ne l’exclus pas – que le jury populaire fera son retour sur la scène judiciaire.

 Le rapport aux médias

SP

Revenons à la pollution par les médias. Avez-vous l’impression que, pour un certain type d’affaires en tout cas, elle est de plus en plus importante ?

YH

Un des grands plaideurs du XXème siècle, Moro-Giafferi disait « L’opinion publique ? Chassez-la, cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche ». L’opinion du peuple est innervée par la presse. Les médias ont donc une énorme responsabilité, qui les oblige. Lorsque la presse informe, elle consacre sa vocation. Lorsqu’elle s’érige en juge, ou qu’elle confisque aux juges les verdicts, elle la détourne.

SP

Sur toutes les affaires liées à l’ère post-#MeToo, ce que l’on voit, ce sont des lynchages médiatiques. Mais quand on regarde par exemple la presse au cours de l’affaire Dreyfus – notamment les articles quotidiens de Clemenceau pendant plusieurs années, sans oublier le fameux « J’accuse » de Zola publié dans L’Aurore –, son rôle a été décisif pour la manifestation de la vérité…

YH

Oui, c’est pour cela que j’ai avec la presse un lien ambivalent, tourmenté. Elle me met dans tous les états, allant de l’admiration, et du respect, au mépris et à la détestation. En réalité, tous les garde-fous sont là pour borner les dérives. C’est précisément pour ça que l’on peut être très sévère envers la presse, et même en colère lorsqu’elle enjambe, et parfois piétine les principes cardinaux. On assiste à cela en ce moment autour de l’affaire Bruel par exemple. La presse rappelle la présomption d’innocence en une ligne, mais elle la vide de sa substance, sur les trois pages qui précèdent. Elle ne s’encombre même plus du conditionnel…

Il m’est arrivé souvent de me présenter à un procès, et de lire dans la presse : « L’assassin comparaît aujourd’hui », alors que je plaidais l’acquittement. Des titres comme ça…, sans même évoquer le contenu.  Quand la presse balise de cette façon un procès, il faut parvenir à se désencombrer de tout ça. J’appelle ça « des procès à rebours ». 

SP

Les avocats de la défense savent le faire. Et les magistrats ?

YH

J’ai un infini respect de l’institution. Mais parmi les magistrats y a ceux qui ont un statut, et il y a ceux qui ont une stature : ceux qui se maintiennent dans cette verticalité qui leur permet, justement, de s’extraire de tout ce qui se dit ou pourrait se dire dans un café du commerce, mais qui n’a pas sa place dans une enceinte judiciaire. S’ils sont capables de cela, s’ils sont à la hauteur de la mission – qui est la leur en réalité –, eh bien il deviendra possible de juger cette personne avec un regard virginal, alors même que la presse l’aura noircie, avant, pendant et après le procès.

L’inflation de la notion de « victime » : menaces sur la présomption d’innocence  

SP

Mais on observe que la presse elle-même est le vecteur d’un certain nombre d’idéologies de l’époque. Et c’est très frappant, notamment s’agissant de l’espèce de sacralisation de la « victime ». Que pourriez-vous en dire, de cette sacralité de la « victime » – réelle ou autoproclamée ?

YH

Il est sûr qu’il y a aujourd’hui, je dirais, presque un nouveau tropisme, qui s’est développé autour de ce statut de « victime ». Ici en Suisse, on a une loi qui s’appelle « l’aide aux victimes », qui permet toute une série de protections. On peut évidemment comprendre qu’on doive protéger quelqu’un qui dit : « Je suis victime ». On peut admettre qu’il ait certains droits. 

Mais ce terme-là – « victime » – est déjà en soi très problématique. La première chose à dire – car la sémantique, ce n’est pas neutre – : il y a une distinction à faire entre « plaignant » et « victime ». Bien sûr, on est assis sur un siège de victime, mais c’est un siège instable, en réalité. Il faut garder à l’esprit que le statut de « victime » ne peut être consacré que par un jugement. Et que tant qu’il n’y a pas de jugement, c’est un statut de victime alléguée. Or vous pouvez voir, petit à petit, dans la presse, une dérive : on ne dira plus : « victime alléguée » ; on dira : « victime présumée ». 

SP

Même dans des textes de magistrats, on voit ça, avant tout jugement…

YH

Oui. Le renversement, en fait, c’est passer d’une innocence présumée à une « victimité » présumée – voire a priori acquise. Or la procédure est ouverte contre une personne qui fait face à des charges. C’est d’abord son procès. Mais peu à peu, la partie plaignante – en tant que « victime » ! –  s’est installée au premier plan. De façon obscène – au sens étymologique – : elle occupe le devant de la scène. Alors qu’en réalité, celui qui doit répondre, qui doit affronter ce qu’on lui reproche, c’est l’accusé. On a surdimensionné la place et la parole de la partie plaignante, qui supplantent peu à peu celles de l’accusé.

Si on va encore un peu plus loin, une des grandes inquiétudes pour moi, aujourd’hui, c’est ce qu’on va faire de cette parole, presque sacralisée. Peut-on la questionner ? La discuter ?  Remettre en cause sa valeur probante, sans qu’on oppose immédiatement la « victimisation secondaire » ? Ça, c’est évidemment une préoccupation constante. Car on voit parfois des verdicts rendus sur la seule base d’une parole que l’on autorise à peine de quereller.

SP

Oui, comme si c’était un sacrilège de questionner la parole plaignante…

YH

Exactement.  Ainsi on part de cet a priori d’une crédibilité, un renversement quant à la présomption, qui peut conduire à des verdicts…

SP

Et d’ailleurs, en ce moment, même dans le champ du droit – des magistrats, des professeurs de droit, etc. –, certains voudraient introduire une « présomption de victimité »3.

YH

Ça, c’est un vrai danger. Et ça devrait être l’inquiétude de tout un chacun, pas seulement du monde des avocats, de la défense.

Il faut prendre la pleine mesure de ce qu’est la présomption d’innocence, de ce qu’a été le long combat pour l’acquérir. On est passé d’une présomption de culpabilité durant l’Antiquité, durant le Moyen Âge, où la personne devait prouver son innocence, à cette conquête fondamentale. Ainsi on a eu recours à des ordalies terrifiantes, avec l’épreuve du feu par exemple : vous étiez innocent si vous ne vous brûliez pas en marchant sur des braises ardentes. Des choses folles, jusqu’à ce qu’on arrive – enfin ! – au Siècle des Lumières, qui consacra le caractère intangible de la présomption d’innocence tant que n’était pas rapportée la preuve d’une culpabilité. Voltaire, Beccaria,  ces figures-là… Eh bien aujourd’hui, on passe, j’ai presque envie de dire, du Siècle des Lumières au Siècle des Ténèbres. 

SP

Et d’ailleurs les gens ne s’en rendent pas compte… On pense toujours que ça ne concerne que les autres…

YH

Oui…  Et en fait, on s’aperçoit que, au nom d’une prétendue justice, eh bien, on se moque de la justice : on la confisque. On ne peut que le déplorer. Car est une imposture :  on enfile une parure de justice, et on prétend faire justice. Typiquement sur l’affaire Ramadan4 – qui a d’ailleurs éclaté juste au lendemain de #MeToo, bien sûr ce n’était pas une coïncidence, et d’ailleurs le dernier mot n’est pas dit sur le plan judiciaire –, j’ai pu entendre certaines interventions… Comme s’il était légitime – pour des motifs qui portent davantage à son nom qu’aux actes reprochés – de retrancher cette personne de cette protection-là : la présomption d’innocence. Mais de quel droit ?

SP

Eh bien le genre d’interventions que vous évoquez, à la tête du client en somme, platement subjectives en fait et, au mépris de tout cadre judiciaire, excipant de « compétences » auto-attribuées et d’une autorité usurpée, d’autres figures connues en ont été (ou en sont aujourd’hui) la cible : Gérard Depardieu par exemple, et quelques autres têtes de turc des justicières…

YH

Mais en réalité, la justice c’est autre chose que ces sentences définitives proférées sans retenue dans les médias. La justice, c’est un cortège – un cérémonial –, c’est un protocole, ce sont des règles, c’est l’habeas corpus5 ; c’est la présomption d’innocence, c’est la confrontation, c’est quereller ; c’est se retrouver face à face, c’est questionner. Et tout cela, en fait, aujourd’hui vole en éclats. Au nom de quoi ? 

L’impact de #MeToo 

SP

Oui, au nom de quoi ?

YH

Au nom, certainement d’une volonté de reprendre la main. Au nom, je pense, d’une parole qui n’a pas toujours été entendue à sa juste mesure.

SP

Vous pensez là aux affaires d’infractions sexuelles ?

YH

Oui, notamment.  Il y avait du chemin à faire depuis le mythe de Philomèle6… Quand on s’apprêtait à dire ou à nommer une agression sexuelle, pendant des décennies c’était très difficile – parfois impossible – d’être entendue. La tentation de couper la langue…

SP

N’oublions pas cependant la fin du mythe…  Philomèle trouve comment raconter le crime, et puis elle se venge, d’une façon terrible, puisqu’elle fait manger à l’agresseur son propre enfant –lequel est également l’enfant de sa sœur, qui l’aide dans sa vengeance. « Sororité » quelque peu monstrueuse…

YH

Oui, je sais. La vengeance va très loin… Mais si l’on considère simplement l’acte de couper la langue en tant que tel, c’est terrible…  Seulement aujourd’hui, on est passé de « couper la langue » à « couper des têtes ».  D’une injustice on est tombé dans une autre – et une autre, d’une toute autre dimension. Parce que couper la langue, c’est une chose, c’est retirer la parole et c’est terrible. Mais couper une tête, c’est retirer la vie, c’est une mort sociale – et c’est une mort tout court en réalité. Alors on est passé de quelque chose de grave qui méritait évidemment une prise de conscience à quelque chose de très grave avec des conséquences parfois irréversibles.

SP

Vous pensez aux effets de #MeToo ?

YH

Oui. Il y a dans le processus #MeToo quelque chose qui, à mes yeux, est de l’ordre de l’effroyable. Ce qui m’effraie le plus, c’est cette façon d’abdiquer sur les principes, mais complètement ! C’est une régression incroyable. Je garde l’espoir que les jeunes qui sont enrôlés dans cette espèce de brigade #MeToo se réveillent ! Je rêve de l’émergence d’un descendant de Zola, qui écrirait comme lui une Lettre à la jeunesse, pour éveiller sa conscience ; qui lui rappellerait la valeur historique de principes dont l’affranchissement représente un très sérieux danger pour tous.

Et puis il y a ce langage guerrier de la part de ces commandos #MeToo, un langage de Terreur : « Les têtes doivent tomber », « Les tortionnaires doivent être réduits en cendres »… On convoque là un vocabulaire qui n’a rien, mais alors rien de lumineux pour les générations de demain. Et puis il y a une façon, aujourd’hui, de distiller une peur, même une terreur, qui fait que, lorsqu’une personne est soupçonnée – et on est d’ailleurs au-delà du soupçon –, très peu de personnes osent venir en soutien…Elle est totalement seule.

SP

Eh oui, ils risquent de devenir des « cas contact »… 

YH

C’est ça… Très franchement, si on regarde les mécanismes du monde totalitaire, on est ici véritablement dans quelque chose qui les consacre. Car ce mouvement s’infiltre dans notre pensée, et nous empêche – nous interdit – de réfléchir. Ce phare qu’était la présomption d’innocence, dont nous avons parlé – pour moi, c’est un phare, qui illumine la cité –, il s’est éteint! Tout cela saute, et nous voici dans quelque chose de totalement enténébré, comme dans la plus complète confusion. Et au fond, pourquoi ?

SP

Oui, les têtes tombent les unes après les autres…

YH

Mais moi, je n’ai pas ce goût du sang…

SP

Le goût du sang… On voit d’ailleurs que même des hommes qui ont été blanchis par la justice continuent à être poursuivis par la vindicte des militantes. Et puis les distinctions entre des choses bien différentes, un viol, un baiser dans le cou, un regard même, sombrent également…

YH

Voilà. Et cela crée aussi dans la société, et les rapports entre hommes et femmes, une situation où les femmes vont se voir comme des victimes a priori : « systémiques ». Cela fait bientôt dix ans que cette dérive a commencé. Le moment de la Terreur avait duré moins que ça… Il va falloir prendre la mesure de cette démesure. La mesure des dégâts, au niveau humain. C’est quelque chose qui, à mon sens, est irréparable. 

SP

Sans parler des dommages collatéraux sur les entourages…

YH

Oui. Il y a des dégâts sur la société, parce qu’on entre dans une société qui devient haineuse…

SP

Paranoïaque en somme ? Les femmes ont peur des hommes, « agresseurs » potentiels, et les hommes ont peur des femmes, parce qu’ils risquent de se trouver accusés demain, si une relation tourne mal ?

YH

On est bien loin de la douceur enchantée des poèmes de Ronsard…

SP

Lequel a été considéré comme un suppôt de la « culture du viol » par des agrégatives…

YH

Oui… On est à des années lumières de ces textes… Aujourd’hui, si je vois des jeunes gens, des couples, dans la rue, ça me fait plaisir, ça me touche, ça m’émeut. Je me dis : « Tiens, ils sont préservés, ça peut encore exister, l’aventure de l’amour est encore possible ». Mais pourtant, j’ai nombre d’affaires qui sont terribles, autour de tout ça.

SP

Vous en diriez quoi ?

YH

Aujourd’hui tout le monde dit qu’il y a beaucoup plus de plaintes, et s’en félicite. On se félicite de cet enrôlement dans #Me Too. De façon complètement imbécile, et sans rien connaître aux dossiers. Or à travers cette espèce d’incitation à se présenter comme « victime », on a l’impression qu’en réalité, il ne serait plus possible d’exister qu’en mode : « Je suis victime, donc je suis ».

Mais penser qu’on peut trouver une dignité en passant son temps à scruter des têtes qui tombent, et à balancer des porcins – qui n’en sont peut-être pas… J’aimerais que, au lieu de dépenser cette énergie à détruire, on la préserve pour construire, pour se construire, pour s’élever, pour apprendre aux femmes à dire non, pour apprendre aux femmes à se responsabiliser lorsqu’elles disent oui. À assumer ce que l’on a pu être à un certain instant, même si on regrette l’instant d’après. Beaucoup d’affaires qui occupent la scène judiciaire viennent de malentendus ou des désenchantements du lendemain. Portées par cette mécanique #MeToo, les malentendus ou déceptions engendrent des accusations. Parfois ce sont de très jeunes gens, une première relation… Et vous imaginez, tout d’un coup, la police arrive, vous embarque, on est à l’école, devant les camarades…  On en est encore aux prémices de la vie affective ou amoureuse, et puis tout d’un coup : « Écoutez jeune homme, vous faites l’objet d’une plainte pénale, pour viol ». Et voilà ces personnes qui vont être recouvertes du manteau d’infamie du viol. Et là, le drame commence. Mais si on creuse un tout petit peu, on s’aperçoit qu’on est souvent dans des situations en fait très banales : des séparations pas toujours réussies, ou des liens un peu en suspens, ou des choses pas comprises…

SP

Mais c’est juste l’expérience de la vie, ça…

YH

Exactement. Mais vous voyez des parties plaignantes qui arrivent avec leurs documents « médicaux » – en fait le jargon, invariablement le même : « le syndrome post traumatique » « l’emprise », « la dissociation », la « sidération »… vous entendez cette musique…

SP

Une musique pseudo-psy… Dont s’empare la scène judiciaire ?

YH

Il y a effectivement des notions médicales, scientifiques, parfois totalement galvaudées, et c’est regrettable. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que cela aide les plaignantes d’être assignées d’emblée à un statut de victime. Et puis le danger, c’est la résonance de tout cela. C’est la porosité entre la scène judiciaire et la « justice » de l’opinion. Alors est-ce que les juges parviennent à être étanches ? Est-ce qu’ils parviennent à se dire qu’on ne peut pas fonder un verdict sur la base du « ressenti » de la partie plaignante, mais sur l’élucidation de ce qu’a pu comprendre le mis en cause ? Car la plupart des affaires, ce ne sont pas des viols au coin d’un bois, mais des affaires d’histoires et de liens entre des personnes. Et quand on lit, par exemple, Fragments d’un discours amoureux7 on voit bien que l’on circule entre plusieurs langages. La tête dit oui, le corps dit non, ou parfois c’est l’inverse… Mais maintenant, tout est scruté, figé…

SP

De l’ambivalence, on ne veut plus rien savoir…

YH
C’est ça. Et donc, il importe aussi de miser sur la bonne foi de la personne accusée. On doit pouvoir la préserver. Parce que surtout, il ne faut jamais perdre du vue le risque de l’erreur judiciaire, y compris en matière sexuelle. Un magistrat doit évidemment toujours craindre l’erreur judiciaire. Or en matière sexuelle, on a le sentiment que la conscience du risque d’une erreur judiciaire est plus diluée. Le viol est un crime très grave, ce n’est pas un verdict que l’on peut prononcer à la légère. La condamnation d’un crime, ça entraîne des peines lourdes, souvent privatives de liberté.  Alors cette conscience du risque d’erreur judiciaire doit demeurer la même que pour n’importe quel autre crime : un braquage, ou quoi que ce soit d’autre.

SP

Vous avez été confrontée à cela, au cours de votre carrière…

YH

La peur de l’erreur judicaire, tout pénaliste la ressent et parfois ce ressenti est consacré…ce sont des nuits intranquilles… Quand l’avocat n’a pas été entendu, quand il n’est pas parvenu à porter la voix qu’il doit porter, c’est de l’ordre d’un effondrement. Mais j’ai dû apprendre à accepter ces verdicts… Beaumarchais disait qu’on a le droit de haïr les juges pendant vingt-quatre heures… Ça a duré beaucoup plus longtemps que ça pour moi…

SP

Le sentiment d’injustice ?

YH

Oui… Et ça, c’est quelque chose qui tourmente. Quand j’ai le sentiment qu’on s’est trompé, que le jugement est une erreur, rien ne peut me consoler. Vous voyez, c’est comme si on emmenait quelqu’un devant vous à l’Île du Diable, et vous n’êtes pas parvenu à l’éviter. C’est un désespérant sentiment d’impuissance. Parce qu’en réalité, l’avocat n’a pas le pouvoir ; il a l’autorité, mais c’est autre chose. L’avocat peut avoir un certain poids, sa parole compte et c’est très important ; mais il n’a pas de pouvoir. Il faut l’accepter. Mais quand vous portez un dossier, quand vous êtes convaincu de l’innocence d’une personne, et qu’à tout le moins le doute doit prévaloir, un verdict de condamnation…

SP

Oui, le bénéfice du doute, principe fondamental aussi…

YH

Quand vous n’êtes pas parvenu à instiller ce doute dans l’esprit des juges, c’est terrible. Je le dis souvent, mais l’avocat pénaliste, c’est Sisyphe… Le rocher dégringole. Très souvent. L’avocat de la défense tente, il tente, et tente encore… « Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Camus… Oui, il faut imaginer…

SP

Comment sont perçus les avocats de la défense, selon vous ?

 YH

L’institution judiciaire est consciente du rôle de l’avocat. En revanche, de la part de la société, c’est moins clair, c’est un rôle souvent incompris. Et puis « défendre » c’est un mot qui peut être ambigu. Ça pourrait être compris comme : « faire cause commune » avec l’accusé, avec son acte même. 

SP

Alors quand il s’agit de défendre, mettons, un type qui a assassiné une petite fille, comment se débrouille-t-on avec ça ? Parce qu’il faut bien le défendre…

YH

Bien sûr qu’il faut le défendre ! Et dans ces situations-là également, c’est un honneur de porter la robe ; quand elle est salie, quand elle est déchirée, quand elle est malmenée. C’est une évidence pour moi.  Les plus grands avocats, qui ont eu des crachats sur leur robe, ont d’ailleurs dit qu’ils les portaient comme des Légions d’honneur… De tout temps, on a craché sur la robe de l’avocat. Mais les crachats sur les réseaux sociaux ont évidemment plus de résonance. 

SP

Il y a des avocats aujourd’hui, notamment pour les affaires #MeToo, qui mettent sur leur plaque « avocat de victimes »… Comment ça se passe entre les avocats de la défense et ceux de la partie civile ? 

YH

Vous savez on a prêté le même serment. Et donc ce serment doit nous hisser. Il doit y avoir respect et dignité. Je pense qu’il revient à l’avocat de partie plaignante d’éclairer sur l’institution judiciaire, ses règles, ses exigences, ses enjeux.

Mais c’est une ineptie que de penser, comme on l’entend souvent, qu’il faut le procès pour trouver une « réparation » de soi. Pour « tourner la page ». Vous pensez par exemple qu’un processus de deuil va trouver son dénouement au procès ? Qu’au lendemain d’une condamnation, tout va soudainement bien aller ? C’est une illusion, et ce n’est pas la vocation première d’un procès. Si le procès peut apaiser, tant mieux. Mais ce n’est pas son enjeu. Certains magistrats demandent à des parties plaignantes ce qu’elles attendent du procès, comme pour s’obliger à y répondre. C’est une question troublante. Un magistrat n’est pas là pour donner des gages, ni pour répondre à des attentes. Son rôle est de se prononcer sur un acte d’accusation, d’établir les faits, et de déterminer si les preuves recueillies suffisent ou non à condamner. Et si oui, de fixer une peine et une réparation civile. Là est l’enjeu. En revanche, il peut y avoir un vrai espace dédié à la partie plaignante dans ce qu’on appelle une « justice restaurative ».

SP

Alors justement qu’en pensez-vous ?

YH

Je n’en pense que du bien. Il faudrait même parfois restaurer en marge des procès. Et quand je vois certains avocats préconiser une approche de médiation, parfois d’emblée, ça me réjouit beaucoup. Ça ferait sans doute beaucoup moins de dégâts chez les uns et chez les autres, surtout dans des affaires, si nombreuses, nous en parlions tout à l’heure, où on est principalement dans du malentendu. Mais pour ça, il faut laisser tomber le désir de décapitation, le désir d’une justice qui est en réalité une figure de la vengeance. On devrait essayer de trouver d’autres moyens pour contenir une souffrance, qui existe souvent de part et d’autre. Au lieu de vouloir la condamnation, l’embastillement… Et il faut avoir conscience, aussi, que la voie judiciaire est souvent d’une grande violence. Pour toutes les parties.

Hommes et femmes dos-à-dos – Inquiétudes et espoirs

SP

Revenons à la défense dans les affaires d’infractions sexuelles. Quelles en seraient les difficultés spécifiques à vos yeux ?

YH

On est dans l’intime, cela rend le propos plus difficile. Donc parfois la personne se défend mal. Il faut oser convoquer le désir, sa perception du désir de l’autre. Ce n’est pas simple. C’est un domaine où l’on voit une éclosion de femmes en défense, comme si les hommes avaient moins leur place. Mais vous voyez, quand vous devez rentrer dans l’intimité d’une étreinte, entrevoir le fait qu’une femme ait pu exprimer par ses mots, ses gestes ou même son silence, quelque chose de l’ordre de désir ou du consentement, ce sont des choses qui sont presque inaudibles. Encore plus si c’est un homme. Je le regrette.

SP

Comme s’il était un ennemi, un « représentant du patriarcat » ?

YH

Oui… Bon, ce « patriarcat, » il fallait quand même le dépoussiérer. Et nous avons eu un féminisme universaliste, émancipateur plutôt qu’accusateur. Mais là, les hommes et les femmes sont dos-à-dos. C’est terrible, cet antagonisme. 

SP

Revenons à ce que vous évoquiez, les figures ambiguës ou déniées du désir, et qu’il faut pourtant pouvoir aborder dans ce genre de procès.

YH

Eh bien, quand une personne se retrouve dans une chambre avec une autre – à moins qu’on ne soit dans un cas de violence –, très souvent il y a une raison ; une adhésion, jusqu’à un certain stade. En tout cas, il y a quelque chose qu’il faut interroger. Et donc on doit aussi questionner la posture, ce qu’elle a laissé entendre…Le langage charnel est souvent sibyllin. Et puis il y a parfois des remords, des situations pas du tout assumées.

J’ai parfois des affaires… C’est inouï. Récemment, je me suis retrouvée dans une histoire où une femme avait passé une soirée avec un ami, puis un second les rejoint. L’ambiance est plutôt légère et décontractée. Et puis ils se retrouvent tous les trois au lit, une sorte d’aventure trioliste. Le lendemain, elle écrira à l’un des deux : « C’était vraiment incroyable ! », avec des smiley, etc. Et voilà que quelques jours plus tard, tout d’un coup, elle dépose plainte pour viol ! Sans doute une incapacité d’affronter le regard du mari et d’assumer son désir de l’instant. Et les conséquences furent lourdes. L’un des deux, qui était un collègue, a été licencié, parce que bien évidemment, elle avait répandu dans toute la boîte qu’elle avait été « violée ». L’autre est sous anxiolytique… Le Ministère public vient d’annoncer un classement, tant mieux. Mais ce genre d’affaires, ça arrive maintenant assez souvent.

SP

Oui, ce révisionnisme … On réécrit autrement ce qui s’est passé …

YH

Oui… Ça me rend perplexe. Par chance, parfois, les lendemains il y a des messages. Il faut les préserver. Mais c’est terrible. Comment se défendre…Il faudrait presque aller jusqu’à enregistrer les ébats. C’est une infraction, mais….

SP

Certains le font…

YH

Il m’arrive de me retrouver dans des milieux universitaires à évoquer cela avec des jeunes hommes, en disant : « Mais comment faites -vous ? Est-ce que vous courtisez les filles comme vous le faisiez hier ? Est-ce que vous osez ? » On a l’impression que beaucoup de choses se passent par des applications et c’est un énorme problème. 

SP

Quelles seraient aujourd’hui vos attentes, vos espoirs ?

YH

J’aimerais que l’on retrouve le sens de la nuance et que l’on nous préserve des assignations. J’aimerais que la restauration succède à la terreur. J’aimerais que le phare de la présomption d’innocence se rallume, que l’on restitue les principes aujourd’hui destitués, qu’on les retrouve – qu’on se retrouve face à face et non dos à dos. La société va mal, il faut des remèdes. J’aimerais démentir l’avenir qui semble tracé et qui effraie. Cet avenir il est fait des générations d’aujourd’hui et de demain. Il faut un sursaut. Un éveil aux valeurs. Relire Lettre à la jeunesse, prendre la mesure du cours du temps et savoir qu’il est réversible, qu’il peut encore être redressé.

 

Yaël Hayat est avocat au barreau de Genève. Elle a été lauréate du Prix d’éloquence Maurice Garçon. Elle est membre fondateur d’Innocence Project.

Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Le Cherche Midi, 2021); Les Habits neufs du féminisme, Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Le Cherche Midi, 2024. Elle dirige la revue le clinamen.

  1. https://www.bonjourpoesie.fr/lesgrandsclassiques/poemes/victor_hugo/jaime_laraignee#google_vignette ↩︎
  2.  Raskolnikov est le héros criminel du roman de Dostoievski, Crime et Châtiment (1867).  ↩︎
  3. Voir https://leclinamen.fr/2026/03/feminisme-radical-la-victimologie-comme-arme-de-destruction-massive/. ↩︎
  4. Yaël Hayat est l’un des avocats de Tariq Ramadan en Suisse. ↩︎
  5.  Initialement, il s’agit d’une loi votée au XVII esiècle par le Parlement anglais, cette notion renvoie aux garanties de la liberté individuelle contre tout arbitraire judiciaire.
      ↩︎
  6. Ovide raconte, dans le Livre VI des Métamorphoses, l’histoire de Philomèle, violée par son beau-frère, Térée, roi de Thrace, « embrasé d’amour ». Pour l’empêcher de parler, Térée lui coupera la langue, l’enfermera dans une bergerie et la fera passer pour morte auprès de sa sœur. Mais Philomèle parviendra à tisser une toile où elle relate le crime, et qu’une servante portera à sa sœur Procné. La vengeance sera terrible, puisque les deux sœurs tueront le fils de Térée – et de Procné ! – et le lui serviront au cours d’un repas. Fuyant la rage de Térée, les sœurs se transformeront l’une en rossignol, l’autre en hirondelle.  ↩︎
  7. Essai de Roland Barthes paru en 1977. ↩︎