Émanciper par la contrainte : quand le féminisme devient punitif

Par Daniel Borrillo

22 août 2026

Il est des décisions de justice qui dépassent de loin le cas particulier dont elles sont saisies, et celle rendue le 15 juillet 2026 par le Conseil d’État dans l’affaire Z Machine s’impose comme un signal d’alarme. Un établissement parisien organisant des rencontres sexuelles collectives avait fait l’objet d’une fermeture administrative par le préfet de police, alors même qu’aucune plainte n’avait été déposée et qu’aucune infraction pénale n’avait été relevée. Le tribunal administratif ayant suspendu cette mesure, trois associations, à savoir Les Effronté-es, la Fondation des Femmes et Osez le Féminisme !, se sont empressées d’intervenir devant la haute juridiction pour soutenir le recours de la préfecture. Reçues en leur demande, elles ont obtenu gain de cause avec une fermeture bel et bien confirmée. Dans la foulée, Osez le Féminisme ! s’est félicité d’une « victoire juridique majeure », estimant qu’elle consacrait l’idée selon laquelle la liberté sexuelle ne pouvait servir d’alibi aux violences faites aux femmes. L’argument peut sembler imparable, puisque nul ne saurait évidemment défendre la contrainte, le viol ou la séquestration. Le Conseil d’État relève d’ailleurs, dans cette affaire, des garanties qu’il juge insuffisantes quant à la liberté du consentement. Mais la véritable question est ailleurs. Que reste-t-il de l’autonomie des femmes lorsque leur propre consentement ne suffit plus à faire reconnaître leurs choix comme légitimes ?

La voix des mauvaises victimes

À cet égard, dans un entretien accordé à Marianne le 10 août 2026, Séverine, cadre dirigeante de 45 ans, raconte que ces soirées constituent pour elle une véritable source d’épanouissement. Son témoignage est celui d’une femme qui ne se reconnaît pas dans le statut de victime et revendique pleinement la liberté de disposer de son corps et de sa sexualité. Mais que vaut cette parole lorsque, au nom de la lutte contre les violences et la domination, le féminisme prétend déterminer à sa place si son choix est réellement libre ? Dans le tribunal moral du néoféminisme, le consentement de Séverine risque alors de devenir moins une expression de sa volonté qu’un symptôme de son aliénation.

Cette affaire ne constitue d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg. Qu’il s’agisse de prostitution ou de pornographie, certains courants féministes réclament également l’interdiction pure et simple de ces pratiques au nom de la lutte contre l’exploitation et la domination. Pourtant, sur le terrain, les premières concernées refusent parfois d’être réduites au statut de victimes et revendiquent leur capacité à parler de leur propre expérience, y compris lorsqu’elle ne correspond pas au récit militant dominant.

Dans un entretien à Rue 89 Lyon publié le 12 juin 2023, Louise assénait ainsi que le travail du sexe est pour elle avant tout un métier comme un autre. De la même manière, l’actrice Lulla ByeBye, interrogée sur France Inter le 28 septembre 2023 à la suite d’un rapport du Haut Conseil à l’Égalité, dénonçait la condescendance de l’organisme officiel en affirmant qu’il souhaitait retirer aux actrices pornographiques la capacité à consentir. Quant à Céline Tran, ancienne star connue sous le pseudonyme de Katsuni, elle résumait l’évidence dans Le Monde le 21 octobre 2018 en rappelant qu’elle avait choisi le porno parce qu’elle aimait ça. Ces témoignages ne prétendent pas que ces milieux sont exempts d’abus, mais ils rappellent une réalité inadmissible pour la bureaucratie féministe, à savoir que toutes les femmes concernées ne parlent pas la langue de la victime à sauver.

Le piège du féminisme de gouvernance

C’est dans ce contexte que s’impose la critique formulée par la juriste américaine Janet Halley. Selon elle, lorsqu’un mouvement féministe devient le partenaire docile du pouvoir exécutif et de la police, il ne conteste plus la domination mais participe lui-même à la production des normes répressives qui gouvernent la sexualité. Halley qualifie ce phénomène de Governance Feminism, soit la tentation d’identifier ce qui serait mauvais pour les femmes puis de demander au pouvoir de l’interdire.1 Ce glissement repose sur un appareil théorique d’annulation méthodique du consentement. Dans un premier temps, une femme adulte exprime son accord. En réaction, le féminisme policier décrète que ce choix découle d’une aliénation patriarcale. Par conséquent, le consentement se voit disqualifié et la parole de la femme se trouve annulée au nom de son propre bien.

Le piège de l’essentialisme

En sous-estimant la diversité des expériences féminines, en décrivant les femmes essentiellement comme les victimes d’une structure masculine de pouvoir, le néoféminisme produit une nouvelle représentation homogène de « la femme » et, paradoxalement, affaiblit la capacité d’agir des femmes dans leur diversité.

Le juriste canadien Gaudreault-DesBiens a raison de considérer que plus le droit intervient pour identifier et combattre la domination, plus il risque lui-même de devenir un instrument de contrôle de la sexualité2. De même, il soulève une difficulté fondamentale : si le contexte de domination suffit à relativiser le consentement, quelle place reste-t-il à la volonté de l’individu lui-même ? Plus encore, vouloir mobiliser le pouvoir coercitif de l’État pour libérer les femmes de la domination peut paradoxalement conduire à renforcer ce même pouvoir sur elles et, plus largement, sur la sexualité.

L’illusion philosophique de l’aliénation

Cette logique trouve son écho dans une vieille idée issue de la critique marxiste, à savoir le concept d’aliénation. Il faut évidemment prendre au sérieux la réalité selon laquelle nos choix peuvent être façonnés par des rapports économiques, sociaux ou culturels qui nous dépassent. En revanche, le féminisme punitif franchit un pas supplémentaire beaucoup plus contestable en considérant que, puisque nos choix sont socialement déterminés, nous ne sommes plus capables de savoir ce que nous voulons vraiment. En insinuant à une femme qu’elle croit avoir choisi mais que sa domination l’empêche de savoir ce qu’elle veut réellement, on modifie du tout au tout la nature même de l’émancipation. Celle-ci ne consiste plus seulement à donner aux femmes les moyens de choisir leur existence, mais se met à déterminer d’autorité et à leur place quels choix peuvent être considérés comme authentiquement émancipateurs. On retrouve ici ce que Michel Foucault analysait sous le concept de biopouvoir. Sous couvert de protéger, d’optimiser et de réguler la vie des individus, l’État s’octroie le droit de quadriller leurs corps ainsi que leurs comportements intimes. Le féminisme policier devient ainsi l’exécuteur testamentaire de ce biopouvoir, instituant une véritable pastorale d’État où la militante se substitue au prêtre et le préfet au père de famille. Lorsqu’on affirme à une femme qu’elle croit avoir choisi, mais que sa condition de dominée l’empêche en réalité de discerner sa propre aliénation, on ne fait pas que parler à sa place. Et de surcroit, on réintroduit une forme de mépris à son égard en lui déniant la capacité de déterminer elle-même ce qui est bon pour elle.

L’émancipation ne se fait pas à coups de matraque

L’émancipation change alors subrepticement de nature. Elle ne consiste plus à donner aux femmes les ressources pour choisir librement leur existence, mais s’attache à déterminer d’autorité et à leur place quels choix sont jugés légitimes et authentiquement émancipateurs. Il faut dès lors se demander si un combat progressiste peut faire de la prohibition, de la censure et de la coercition préfectorale ses principaux instruments de libération. S’il s’agit de poursuivre les infractions, la réponse est évidemment affirmative. En revanche, le problème commence lorsqu’on passe de la sanction d’un délit caractérisé à la condamnation morale d’une pratique consentie. Cette dérive fait écho à ce qu’Elizabeth Bernstein a désigné sous le terme de « féminisme carcéral » (carceral feminism)3, c’est-à-dire le recours croissant au pouvoir pénal de l’État comme moyen privilégié de lutter contre les violences et les rapports de domination. Le problème n’est pas de nier la nécessité de protéger les victimes ou de sanctionner les violences, mais de s’interroger sur les conséquences d’une émancipation qui ferait de la coercition étatique son principal instrument. Car lorsque la lutte contre la domination conduit à étendre sans cesse le domaine de l’intervention pénale, le risque apparaît de substituer à une tutelle une autre forme de tutelle. Protéger les femmes n’a jamais autorisé personne à décider à leur place de ce qu’elles doivent faire de leur corps. L’émancipation consiste précisément à briser les tutelles, et non à substituer la matraque de l’État à l’autorité du patriarcat.

Daniel Borrillo est juriste, avocat au barreau de Buenos Aires, Maître de conférences en droit privé à l’université de Paris Nanterre. Il a longtemps été le directeur juridique de Aides. Derniers ouvrages parus : Bioéthique Dalloz 2022, et La morale ou le droit ?, L’Harmattan, 2023Daniel Borrillo est  

  1. « What happens when feminists grow closer and closer to power, indeed, when they finally obtain power—notably where this power is translated into law? What is gained, and what is lost? »: Janet Halley, Prabha Kotiswaran, Rachel Rebouché & Hila Shamir, Governance Feminism: An Introduction, University of Minnesota Press, 2018. ↩︎
  2. Jean-François Gaudreault-DesBiens, Le sexe et le droit : sur le féminisme juridique de Catharine MacKinnon, Montréal/Cowansville, Liber / Éditions Yvon Blais.
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  3. Elizabeth Bernstein, « The Sexual Politics of the “New Abolitionism” », Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, Duke University Press, vol. 18, no 3, 2007, p. 128-151.
      ↩︎