« C’est un bonhomme qui m’a pris en otage »- Entretien avec Boualem Sansal 

Par Renée Fregosi

2 juin 2026

 Cet entretien passionnant, dont la liberté de ton et de réflexion nous apportent une bouffée d’oxygène bienvenue face à des injonctions et à des conformismes de plus en plus irrespirables, a été réalisé par Renée Fregosi le 29 mai 2026, lors du Troisième Printemps de la Liberté d’Expression du Centre méditerranéen de littérature de Perpignan. Le clinamen remercie chaleureusement Boualem Sansal et Renée Fregosi d’avoir avec générosité pris le temps de cette conversation. 

 

Renée Fregosi

Après un an d’inquiétude, d’abord parce qu’au lendemain de votre enlèvement, on ne savait rien, puis ensuite parce que vous étiez transféré de prisons en hôpitaux et que votre avocat François Zimeray n’était pas autorisé à vous rendre visite, les autorités algériennes lui refusant le visa au motif qu’il est Juif. Enfin, parce que vous risquiez la peine de mort, à la suite de la mise en accusation surréaliste d’atteinte à la sureté de l’État, atteinte au moral de l’armée et que sais-je encore, typique des régimes totalitaires. Vos amis se mobilisaient et nous redoutions de ne jamais vous voir sortir de prison. 

Ainsi, à votre arrivée à l’aéroport d’Alger ce 16 novembre 2024, pourrait-on dire que, comme le « matheux » Rachel de votre roman Le village de l’Allemand, vous êtes « entré de manière quantique dans un espace non-euclidien » ?

Boualem Sansal

Ah oui, c’est tout à fait ça. C’est d’ailleurs plus qu’un parallèle entre le monde quantique et la réalité car il y a des passerelles entre les deux, des passerelles qu’on ne connaît que si on est mathématicien et physicien, sinon on ne les voit pas, parce qu’elles ouvrent sur une autre dimension. Mais c’est tout à fait ça, l’image : je suis passé de notre monde, notre monde humain, social, avec des préoccupations très prosaïques, à un autre monde, où les temps sont très limités, on ne voit jamais plus loin que le bout de son nez, en tout cas pas plus que la semaine ou, au maximum, la fin du mois. 

Je suis donc arrivé d’un monde que je connaissais bien, dans lequel j’étais bien, où j’avais des perspectives. Et puis patatras, on se retrouve soudainement dans un monde qui vous est très vite, très, très hostile.

Là, fondamentalement c’est comme si la matière rencontrait l’antimatière. Ce n’est pas seulement que ce monde est hostile, il te nie en tant que tel, en tant qu’individu, en tant que citoyen, en tant que matière. 

RF

J’imagine que vous parlez de ce moment dans le livre qui sort dans quelques jours, puisque, toujours aussi facétieux, de votre séjour en prison, vous avez tiré aussitôt un nouveau roman. 

BS

En fait ce n’est pas un roman. Je ne sais pas ce que c’est d’ailleurs, c’est une bête un peu bizarre.

RF

Un récit, alors peut-être ?

BS

C’est à la fois un récit, un journal, mais c’est aussi un livre de méditation. C’est en effet le sous-titre de l’ouvrage : Libre méditation d’un prisonnier encombrant.

Le livre est en trois parties : la première est davantage le récit de mon séjour en prison, et les deux autres plutôt des réflexions sur le régime algérien, mais aussi sur la dictature en général, et je termine par cette gauche qui nous traite de « fascistes ».

Voilà, et donc… Le premier choc, en arrivant en prison : on ne comprend rien, on est balloté, et puis, comme on est quand même un être de raison, malgré tout on commence à regarder, et on essaie d’analyser ces choses-là. La prison, on découvre des tas de choses. On découvre par exemple que la prison, c’est quelque chose de vivant. Ce n’est pas des murs et des barreaux, un règlement. C’est autre chose. La prison est un être qui vit. Très tôt, quand j’ai été arrêté, ou plutôt lorsqu’on m’a enlevé, je n’arrivais pas à trouver mes repères.

Et puis un prisonnier, un vieux qui était là depuis 40 ans – 40 ans dans cet espace ! –, m’a dit :

 Les premiers temps, tu es encore Boualem Sansal, tu regardes la prison. Puis tu vas devenir un prisonnier, c’est-à-dire que tu oublieras que tu t’appelles Boualem Sansal, tu ne te verras plus que comme le numéro d’écrou 46 et 611. C’est ta nouvelle personnalité, ta nouvelle réalité. Mais la troisième étape, je pense que ça peut arriver au bout de cinq ans, dix ans que tu es en prison. C’est plus la prison qui te travaille, tu ES la prison. C’est-à-dire que tu ne veux plus sortir de la prison. C’est ton milieu, c’est la matrice. Il t’a fallu tout abandonner. Et alors tu ne veux plus sortir.

Et tout est comme ça, à l’avenant. Même la mort devient irréelle. On va de paradoxes en paradoxes. Et ça va très vite. Par exemple, on ne regarde plus ses codétenus comme des gens qui ont commis quelque chose. Il ne vient à l’idée d’aucun prisonnier de demander à l’autre prisonnier « Pourquoi tu es là ? » Ils sont de l’autre côté, donc ce sont des détenus.

La seule question qui se pose c’est : « Tu es là depuis quand ? » Voilà, c’est tout. Même les assassins, y compris les islamistes, tu ne les vois plus que comme des prisonniers. D’ailleurs ils n’ont pas le droit de s’habiller de façon traditionnelle, avec le qamis et tout ça, comme on voit dans les banlieues.

RF

C’est pour ça, que l’autre jour, à Paris, lorsque je vous avais demandé si vous ne redoutiez pas que les islamistes vous agressent (et pire) en prison – et cela m’avait étonnée –, vous m’aviez répondu que non, ils n’étaient pas agressifs avec vous, et que même vous pouviez parler ensemble tranquillement.

BS

Oui tout le monde est à égalité même, si on n’a pas de tenue spéciale comme en prison au États-Unis par exemple. 

RF

Mais dehors en tous les cas, la politique continuait, et les attaques contre vous allaient bon train ; et maintenant que vous en êtes sorti, il y a à nouveau des polémiques autour de vous. 

Finalement, n’est-ce pas là la poursuite des critiques de la gauche, qui disaient déjà, du temps de votre emprisonnement : « Il l’a bien cherché » ?

BS

Oui c’est vrai, parce que quand on dit qu’il l’a bien mérité, ça veut dire qu’il a commis quelque chose. Alors, messieurs de la gauche, et mesdames de la gauche, dites-moi ce que j’ai commis ? Mais je crois que profondément, la gauche est, de plus en plus, devenue islamiste. Parce qu’on peut l’être par conviction religieuse évidemment, mais on peut aussi adhérer à une idée par facilité, et parce que c’est utile. Provisoirement, c’est utile de réfléchir comme un islamiste qui veut conquérir de l’espace social pour s’exprimer. On estime qu’il a le droit, et donc on bâtit tout un raisonnement qui finalement laisse le champ libre à celui qui vient pour vous tuer. Car il ne vient pas pour autre chose : il vient pour vous tuer. Et finalement vous lui trouvez tous les droits, au nom de la liberté d’expression, au nom du droit à la différence, au nom de… la colonisation. Toujours la mémoire victimaire. Oui, c’est terrible. La gauche en est là.

RF

Mais je me demande aussi ne serait-ce pas aussi et surtout votre lien avec Israël qui gêne tous ces gens ? Et je pense ici à un autre de vos personnages, qui est je pense, plus qu’un frère pour vous, votre double :  Daoud-David, de la Rue Darwin. Ne croyez-vous-pas que c’est votre rapport à Israël qui vous vaut tant d’animosité ?

BS

Mais oui, je crois absolument que c’est là un tournant. À la sortie de chacun de mes premiers romans, le premier, le deuxième, le troisième, on disait : « Sansal est formidable, il écrit si bien, et puis il est vraiment un humaniste », des trucs comme. Et puis, à propos d’Israël, comme du reste, j’y ai réfléchi, et je ne voulais pas être le bon petit soldat algérien. Parce que je parle à partir de l’Algérie, je devrais réciter le discours officiel ? Et bien non, ça je le récuse. Donc je n’ai jamais compris pourquoi l’Algérie était en guerre contre Israël, de même que les autres pays d’ailleurs. Je ne comprends pas pourquoi l’Égypte voulait faire la guerre avec Israël, et la Syrie et l’Irak, et là-bas au bout du monde, l’Afghanistan aussi. Mais c’est de la folie ! Là on n’est plus ni dans la politique, ni dans la stratégie militaire. On est dans quelque chose d’absolument fou. Et donc je ne voulais pas, en tant qu’Algérien, porter une part de ça. Et donc j’ai dit : « Sans moi ! » 

Je l’ai dit à ma manière, en disant que pour moi, Israël est un État tout à fait légitime. Sur deux plans. Premièrement, on va dire sur le plan juridique – c’est un vote de l’ONU qui a reconnu la création d’Israël. Même si les Arabes ont voté contre, la majorité l’a décidé, donc la question ne se discute plus.

Et deuxièmement, il y a aussi quand même des raisons historiques ; et moi je connais bien l’histoire du Moyen-Orient. Aucune personne un peu sensée ne peut récuser aux Juifs le droit historique sur leur histoire, sur leur territoire, que cela vous plaise ou non. 

Je déteste me sentir obligé d’être contre Israël sous prétexte que je suis Algérien ; ou bien parce que je suis un homme, je devrais assumer une part de misogynie ? Non, pas du tout. Moi, sur chaque cas, je dois être moi.

Alors évidemment, les risques étaient énormes, car les faits historiques ne conviennent pas aux idéologies. Dès mon premier roman, pour expliquer la violence et tout ce qui se passait, je remontais l’histoire. Avant même les Arabes. Que dis-je avant les Arabes ? Mais depuis Babylone, depuis le premier exode, quand Babylone a été chercher ses cadres en Israël parce que c’était une puissance émergente, qui se développait, et avait donc besoin de spécialistes dans tous les domaines. Or tout le monde savait à l’époque que dans cette région, ce peuple était particulier, qu’il avait du savoir, etc. 

Et bref, je voulais absolument me démarquer de la haine d’Israël. Aussi l’année où Israël a été le pays à l’honneur du salon du livre de Paris (en 2008 pour les 60 ans de la création de l’État), lorsque l’Algérie et d’autre pays ont accusé la France de soutenir Israël, j’ai été très choqué. Le boycott venait de partout, du Maroc, de l’Algérie, et des musulmans et des Arabes vivant en Europe, et de partout. Et des écrivains invités – y compris Tahar Ben Jelloun – commençaient à annoncer qu’ils ne participeraient pas au salon. Moi, lorsqu’on m’a demandé si j’y allais, j’ai dit que oui, que ce n’était pas mes affaires, et que d’ailleurs j’étais bien content qu’Israël soit à l’honneur.

Et alors j’ai déjà reçu des pétitions, des kilomètres…. Et on me disait : « Tu es notre frère, tu ne peux pas faire ça, rends-toi compte, tu es un écrivain connu, et ta voix compte… », ce genre de trucs. 

Et bien non, moi j’y suis allé, et j’ai même publié un article contre ce boycott. Et puis en 2012 j’ai participé, à l’invitation d’Israël, au Festival international de littérature de Jérusalem. D’abord, là-bas, c’était formidable, évidemment. Et puis au retour en Algérie, où Bouteflika venait d’être réélu… il ne s’est rien passé. En revenant de Tel-Aviv, j’avais passé deux jours à Paris, et ma femme m’avait dit par téléphone qu’il ne se passait rien à Alger. J’étais très surpris. Alors qu’à Paris j’étais insulté, jusqu’à des gens comme José Garçon1, qui m’a dit : « T’es notre ami, tu te rends compte ? T’as osé faire ça ? C’est de la trahison. » Donc j’ai répondu : « Eh ben, OK, j’assume », et je l’ai laissée là.

Et ensuite, avec David Grossman on a créé le mouvement mondial des écrivains pour la paix. Ça a pris de l’ampleur au point que même Barack Obama nous a invités. Obama a dit : « J’aimerais vous inviter tous les deux parce que c’est quand même important que des intellectuels des deux côtés… », mais j’ai dit à David Grossman : « Toi, peut-être tu peux représenter Israël ; mais moi je ne représente pas l’autre côté ».

Il ne faut pas oublier, que l’Algérie est officiellement en guerre avec Israël, et qu’aujourd’hui elle est à elle seule le front du refus. Lorsque l’Égypte et le Jordanie ont fait la paix avec Israël, cinq pays, –l’Algérie, la Syrie, l’Irak, le Yémen et la Libye se sont associés contre cette évolution dans les pays arabes. Et aujourd’hui les quatre autres pays se sont effondrés, alors l’Algérie a récupéré toute la représentation de cette opposition ; elle se vit comme le seul rempart contre ce qu’ils appellent « l’entité sioniste » à détruire. Parce que pour eux ce n’est pas un État, il n’est pas légitime à leurs yeux.

Bon enfin, lorsque je suis arrivé cette année-là, je pensais : « Je vais être arrêté à l’aéroport ». Eh bien, Bouteflika, en fait, il m’a presque envoyé un message pour me dire : « Bravo ! » ; et  son frère m’a appelé – très discrètement –, pour me dire : « Le président est très en colère contre vous. Vous êtes allé en Israël, vous auriez pu lui demander son accord. Car vous savez que mon frère est un homme de paix ». 

RF

Vous  pourriez en faire un roman de cette anecdote !

Mais encore un dernier mot : je suis émerveillée par votre amour des nombres. Ce que j’appelle votre poétique des nombres, ne vient-elle pas elle percuter tout cet irrationnel, cette haine d’Israël, cette folie islamiste ?

BS

Mais oui, absolument. Et c’est aussi une façon de s’échapper ; enfin, d’essayer de s’extraire de toutes ces choses prosaïques, et de ces déterminismes qui nous enserrent. Et aussi du court terme, parce que le problème important, c’est toujours le long terme, ce n’est pas aujourd’hui. Aujourd’hui, ça y est, on est au pied du mur. Le long terme est important, il y a la nécessité de la transmission et de la pérennité de l’espèce.

RF

Et finalement, de surmonter notre finitude de cette façon-là ?

BS

Oui, on s’élève au-dessus de la condition humaine. Quand on est dans l’univers de la physique, des mathématiques, on peut raisonner à ces choses-là de manière vraiment magnifique. Alors que quand on agit en tant que pauvres humains que nous sommes, il faut faire entrer des considérations prosaïques, et prendre en compte que les gens sont bébêtes. Bon c’est vrai, l’humain est un animal. Je n’ai rien contre les animaux. C’est bien aussi. Mais quand même, on a l’intelligence. Alors moi, je me suis toujours exprimé. Je l’ai fait en prison aussi, à toutes occasions. J’ai écrit à Tebboune.

RF

Vous lui écriviez souvent ?

BS

J’ai dû quand même, en une année, lui écrire sept ou huit fois. C’est un droit, c’est dans le règlement. Le Président de la République, c’est le plus haut magistrat, donc le justiciable peut écrire au plus haut magistrat pour invoquer ce qu’il veut : la mansuétude, ou je ne sais pas quoi. Il peut écrire aussi au procureur et au juge d’instruction, si son dossier est encore à l’instruction. Il y a le directeur de la prison, qui est le magistrat local à qui on peut se plaindre de son voisin, d’être mal nourri. Mais il ne répond jamais. Et donc, ce qui est bien, c’est que quand vous dites : « Je veux écrire au Président », on vous amène du très beau papier, extra strong, avec un vrai stylo ; et puis vous pouvez demander vingt feuilles, on vous donne vingt feuilles. Et c’est cacheté devant vous, parce que nul n’a le droit de lire le courrier destiné au Président, et une estafette lui apporte aussitôt le courrier. Et ça, j’ai trouvé que c’était formidable.

RF

Donc vous en avez profité.

BS

J’en ai profité. D’abord, les premières lettres, c’était presque des menaces : « J’espère un jour sortir et pouvoir porter l’affaire en justice parce que vous m’avez agressé, insulté, avant mon jugement. Après le jugement, si vous m’insultez, j’accepte, mais pas avant ». Or il a dit de moi : « Ce n’est pas un Algérien, c’est un bâtard. Il ne connaît même pas son père. » Alors après, en bas, les juges appliquent ce que le Président a décrété. C’était un message envoyé à la justice. C’est pour ça que je répète à tout le monde : « Je n’étais pas un prisonnier de l’État algérien. J’étais un otage du président. »

Et en fait, même pas du président Tebboune, mais de Monsieur Tebboune. C’est un bonhomme qui m’a pris en otage. Donc je vais l’attaquer au niveau de la justice internationale, en tant que preneur d’otages. Le dossier est prêt.

RF

Vous parlez de ça dans votre livre ?

BS

Oui, oui. Oui, moi j’ai parlé de tout. Ça va faire beaucoup de bruit.


  1. José Garçon est journaliste, elle est spécialiste des questions maghrébines, et en particulier de l’Algérie. Elle a travaillé à Libération. ↩︎

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Présidente du CECIEC. Dernier ouvrage paru : Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme, Paris, Éditions Intervalles, 2025.

Boualem Sansal est écrivain. Il a publié de nombreux romans, dont Le Serment des barbares (Gallimard, Folio, 1999), Le Village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller (Gallimard, 2008), Rue Darwin (Gallimard, 2011). Il publie ce 2 juin chez Grasset La Légende – Libres méditations d’un prisonnier encombrant, 22 euros.