Pourvoi en cassation Lewis vs Polanski : un arrêt qui fera date

Par Sabine Prokhoris

29 mai 2026

Par un arrêt du 27 mai 2026, parfaitement bien commenté par Peggy Sastre dans un article publié sur le fil du magazine Le Point le 28 mai1la cour de cassation a rejeté le pourvoi formé par l’actrice Charlotte Lewis, déboutée en première instance puis en appel, de sa plainte en diffamation contre le cinéaste.

La plus haute instance judiciaire, juge du droit, reconnaît donc qu’une personnalité qui se voit accusée publiquement – de viol en l’occurrence, une accusation particulièrement infamante et grave –, et estime l’être à tort, est fondée à se défendre en soutenant que les accusations qui le visent sont mensongères.

Rappelons brièvement les faits.

Dans le numéro de Paris Match du 5 décembre 2019, Roman Polanski a accepté – fait rarissime – de répondre aux questions du magazine. Le contexte est le suivant : son film J’accuse vient à peine de sortir. Dans le sillage de la soirée d’accusation publique organisée par Mediapart le 3 novembre 20192, au cours de laquelle l’actrice Adèle Haenel porta des accusations passablement confuses contre le réalisateur Christophe Ruggia qui l’avait dirigée dans Les Diableslorsqu’elle était adolescente, complétée dans la même séquence par une intervention de la journaliste Iris Brey qui, étrangement, ne parla dans ses commentaires que de « Violanski-Polanski », la photographe Valentine Monnier accuse (#elle aussi…) Roman Polanski de viol avec violence.

Le cinéaste fait dès lors l’objet d’une intense campagne de presse, entièrement à charge – y compris de la part de Paris Match, qui assortira sa longue interview d’un portrait de Valentine Monnier en innocente (et éternelle) jeune fille-violée-par-un monstre. Et donc proférant nécessairement la vérité, puisque « victime » auto-désignée.

Certaines questions dans l’entretien portent sur les accusations de viol, clairement opportunistes, lancées comme un produit publicitaire en 20103par Charlotte Lewis, qui fut son actrice dans le film Pirates (1986). Le prétendu « viol » aurait eu lieu en 1983, lorsqu’elle avait seize ans.

Roman Polanski répond :

C’est un mensonge odieux ! […] Elle a dû oublier que onze ans auparavant, en 1999, donc treize ans après le tournage de Pirates où je lui avais donné un rôle elle fait une interview […], où elle déclare : « j’étais fascinée par lui, je voulais devenir sa maîtresse », […], je le désirais sans doute plus qu’il ne me voulait ».

Polanski cite ensuite plusieurs autres interviews de l’actrice, en 1986 lors de la promotion du film : « Je dois tout à Roman Polanski, à Dieu et ma mère qui m’a mise au monde » ; ou bien : « Le tournage a été pour moi un rêve absolu. […] Sitôt le film achevé, je me suis sentie comme orpheline. Entre Roman et moi, malgré tout ce qu’on a raconté, il n’y a eu qu’une histoire d’amitié. Je sais que si j’ai besoin de lui, il sera toujours là » . 

Le réalisateur était pour le moins fondé, on l’admettra, à souligner l’inconstance – le mot est faible – des déclarations de Charlotte Lewis. Une « inconstance » éhontée, s’agissant d’attaques si destructrices.  Et à vrai dire un reniement caractérisé de soi-même, à des fins accusatoires qui priment sur toute vérité – mais ces façons de transformer du tout au tout son passé semblent aujourd’hui être devenue la norme dans les affaires #MeToo, les accusatrices, de Judith Godrèche à Anouk Grinberg et mille e tre autres, réécrivant leur histoire pour la rendre conforme aux canons victimaires de l’ère post-#MeToo.

Les propos poursuivis par Charlotte Lewis ne seront pourtant pas, curieusement, ceux qui évoquent « un odieux mensonge ». Mais ceux, très mesurés, interrogatifs, et remarquablement dénués d’acrimonie, où, à une question des journalistes qui lui demandent pourquoi, d’après lui, l’actrice l’accuserait à tort, Roman Polanski répond :

Qu’est-ce que j’en sais ? Frustration ? Il faudrait interroger des psys, des scientifiques, des historiens. Que sais-je ?

En conclusion de leur arrêt de rejet du pourvoi de l’actrice dépitée d’avoir perdu ses procès, les juges suprêmes écrivent : 

C’est à tort que la cour d’appel qui, en outre, n’a pas procédé à une analyse globale des propos poursuivis, a retenu que ceux-ci se bornent à porter un jugement de valeur sur le caractère versatile de la partie civile, alors que ces propos, tenus, ainsi que l’ont exactement souligné les juges, en défense à une accusation de viol, y répondent en insinuant qu’il s’agit d’une accusation à la fois mensongère et incompréhensible de la part d’une « accusatrice » présentée comme inconstante dans ses déclarations. 

L’arrêt n’encourt cependant pas la censure, dès lors que cette allégation de mensonge relève seulement de l’appréciation subjective du prévenu sur les accusations portées contre lui au regard de la personnalité de la plaignante.

Nous soulignons en gras le motif principal, dont on espère qu’il pourra faire jurisprudence, à une époque où les accusatrices hurlent et hurlent encore « à mort !» – mort sociale, accompagnant une mort psychique, sans parler des immenses dommages causés aux familles et aux proches des cibles successives du tir aux pigeons #MeToo.

Aux personnalités bruyamment accusées, la cour reconnaît – enfin !, a-t-on envie de dire – le droit inaliénable, élémentaire, de se défendre publiquement, dans « le contexte étouffant de #Metoo, où le témoignage public a valeur de preuve, qui a valeur de vérité », selon les mots si clairvoyants de Me Delphine Meillet dans sa défense de Roman Polanski, à la fois implacablement précise et d’une hauteur de vue rare.4

Pour autant, Nous n’aurons garde d’oublier que, lorsque la plainte en diffamation émane des personnalités mises en cause, la même instance suprême a, dans ses arrêts Brion et Joxe du 11 mai 2022, reconnu à des accusatrices balançant leurs « porcs » tous azimuts le droit souverain de diffamer : cela au nom de la sacro-sainte cause des femmes. 

Après l’arrêt Lewis-Polanski cependant, ladite cause n’est peut-être plus que presque sacro-sainte.  Il faut s’en féliciter sans réserve.

Même si on notera, hélas, que, sans encourir la moindre sanction, les activistes vociférantes faisant irruption là où apparaissent des décrétés  « violeurs »  exigent la tête non seulement de mis en cause qui n’ont pas été jugés  – cyniquement déclarés « présumés innocents » par les mêmes médias qui les certifient coupables, Patrick Bruel spectaculairement aujourd’hui, comme bien d’autres avant et après lui –, mais également d’hommes mis hors de cause par la justice : Ary Abittan, ou Ibrahim Maalouf ; et que, trop souvent, les autorités responsables qui devraient fermement résister à pareilles pratiques d’intimidation obtempèrent. Par peur.

 Nous n’imaginerons pas, naïvement, que la décision de la cour de cassation dans ce cas emblématique puisse porter un coup d’arrêt à des agissements qui, pour être inqualifiables, ne semblent pas choquer grand monde, et surtout pas les médias qui en rendent compte.

Elle est cependant une excellente nouvelle, non seulement pour tous les mis en cause que l’on somme de se taire, mais pour l’institution judiciaire qui résiste encore (parfois) aux injonctions de la « grande révolution » #MeToo- féministe.

© Małgosia Abramowska pour la photographie. Je la remercie vivement pour son aimable autorisation.

Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle es l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Paris, Le Cherche Midi , 2021 ;Les Habits neufs du féminisme, Paris Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Paris, Le Cherche Midi, 2024.


  1. Le Point, 28 mai « Polanski-Lewis : le droit élémentaire de se dire accusé à tort ».
    https://www.lepoint.fr/debats/polanski-lewis-la-liberte-de-se-defendre-confirmee-en-cassation-CJEEMQG7GVCIVAYFD7YKA6O7KY/ ↩︎
  2. Ce « moment Adèle Haenel » fut le coup d’envoi du « #MeToo du cinéma français ». La vindicte contre Roman Polanski continua à se déchaîner lors de la cérémonie des Césars 2020, lorsque le Polanski reçut le César du meilleur réalisateur pour son film : https://www.transfuge.fr/2020/03/17/polanski-cesars-de-fiel/ . Puis en 2021 : https://www.transfuge.fr/2021/03/13/cesar-de-labjection/ ; le réalisateur eut même droit à  quelques propos particulièrement déplacés du président de Yad Vashem : https://www.transfuge.fr/2020/10/27/polanski-lenfant-sauve.
    Le résultat de tout cela fut que son film suivant The Palace (2023), ne put trouver de financement en France, ni y être distribue si ce n’est de façon ultra confidentielle grâce à l’audace de Sébastien Tiveyrat. Tous désormais au garde-à-vous devant les #MeToo féministes.
      ↩︎
  3. Sur cette période sombre pour Roman Polanski, car elle coïncide avec son emprisonnement en Suisse dans l’attente de la réponse à la demande d’extradition formulée par la justice américaine, lire (ou relire) le livre d’Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, Paris, L’Observatoire, 2022. Voir aussi ma recension de ce livre :
    https://www.revuedesdeuxmondes.fr/emmanuelle-seigner-aimer-la-verite/
    ↩︎
  4. Sur le procès Lewis-Polanski, voir nos articles : https://www.causeur.fr/polanski-vers-la-fin-des-calomnies-277748, et https://www.causeur.fr/polanski-les-arguments-pitoyablement-retors-de-charlotte-lewis-mis-a-mal-au-tribunal-277959.
    ↩︎