Le réel comme boussole

PAROLES D’AVOCATES, 2

Entretien avec Delphine Meillet

Propos recueillis par Sabine Prokhoris

29 octobre 2026

Sabine Prokhoris

Delphine Meillet, bonjour. Parlez-moi un peu de votre parcours, et surtout du sens de votre engagement dans cette profession

Une profession de liberté

Delphine Meillet

Je vous remercie de l’occasion que vous me donnez de prendre un peu de recul pour réfléchir à la profession d’avocat et à mon expérience. Parce que l’exercice que vous proposez m’oblige à me poser et y penser. L’idée première qui me vient est celle de la liberté. Quand je reçois de nouveaux collaborateurs, je leur dis toujours que notre métier est d’une extrême liberté, à tout point de vue, à un point assez exceptionnel, avec pour corolaire une toute aussi grande responsabilité. Il s’agit d’une profession libérale qui prend tout son sens à travers le terme « libéral ». J’ai un tempérament très libre et indépendant, et cette profession lui correspond vraiment.

Autre chose me tient à cœur : les droits de la défense, évidemment. Plus un discours se durcit, plus on entame les droits de la défense – plus ça me donne envie de défendre, je dois préciser qu’aux yeux du grand public, le droit de la défense sont rarement compris. De défendre, même, la défense elle-même1 J’ai beaucoup de mal avec l’idée qu’on puisse considérer que certaines situations sont indéfendables judiciairement, par dogmatisme et par idéologie. Je lutte contre ces phénomènes. 

Comme je vous le disais, cette profession, libre, induit beaucoup de travail et d’obstination, et je suis plutôt obstinée. Et de cœur. J’aime travailler avec intensité. J’ai mis au point avec le temps une manière originale d’intervenir dans la défense en développant ma propre enquête, on me dit souvent « à l’américaine ». L’idée est de nourrir le dossier avec des éléments nouveaux pour donner envie au juge de trancher du côté de la thèse que je lui propose. J’ai eu la chance d’avoir été formée par un grand Homme, notre regretté Confrère Michel ZAOUI qui fixait un niveau d’exigence très élevé vis-à-vis de lui-même et de ses collaborateurs. Je l’admirais et le respectais. Je tente d’appliquer au quotidien ses enseignements à savoir que nos écritures doivent être de « l’orfèvrerie », et qu’il faut donner au juge « envie » de nous donner raison. Rechercher et trouver, de la « matière » tangible pour faire incliner la balance du côté de la personne que je défends à travers des éléments nouveaux, est une des manières de convaincre les juges. Mener l’enquête est devenue une méthode que j’applique de manière quasi systématique, avec des relais sur le plan médical, psychologique, psychiatrique, juridique, social, familial etc. La grosse voix du ténor du barreau me semble en voie de disparition, un phénomène qui s’explique aussi par une plus grande féminisation du métier. 

Une tribune et son histoire

SP

Repartons de cette fameuse tribune des 114 sopranos, dont vous avez été à l’origine d’ailleurs.

DM 

J’étais à la cérémonie des Césars. J’avais la chance, d’y assister. Et donc j’étais sur place, dans la salle. Déjà, à l’extérieur, avant d’entrer dans la salle Pleyel où elle se déroulait, j’ai senti une haine absolument phénoménale. Je l’ai entendue, je l’ai vue. Je me suis demandé ce qui était en train de se passer. En mon for intérieur, je pensais que les femmes présentes méconnaissaient la réalité du dossier Polanski.

SP

À l’évidence…

DM

Précédemment, j’avais croisé Polanski une fois et jamais je n’aurais pu imaginer que je deviendrais son avocate. Il se trouve que je connaissais bien son affaire pour m’y être intéressée en tant que chroniqueuse pour le site du Parisien. Je savais qu’aucune autre personne au monde n’était encore poursuivie pour des faits qui encouraient à l’époque moins de deux ans de prison dans les années 1970, pour des faits anciens de près de cinquante ans, qui ont été reconnus, assumés et jugés, dont la peine a été exécutée et la victime indemnisée ! Alors, oui, je vis les slogans scandés à l’extérieur de la salle comme violents et ignorants de la réalité. J’avais en tête également que les militantes ignoraient aussi la parole et la volonté de la victime dans cette affaire, qui est la première à prendre la défense de Roman Polanski dans les médias, et n’a de cesse de solliciter la justice américaine pour qu’elle mette un terme à ce harcèlement judiciaire qui a perdu tout son sens. Elle est d’ailleurs venue depuis à Paris pour rencontrer sa femme, Emmanuelle Seigner2 afin de discuter publiquement de leur approche commune du mouvement #MeToo puis elle a rencontré Roman Polanski à cette occasion ; une rencontre exceptionnelle entre un auteur condamné et la victime qui s’est passée, selon ses propres dires, merveilleusement. 

Donc, j’entre dans la salle, et je vois que Florence Foresti, l’animatrice de la soirée ose se moquer ouvertement de Roman Polanski. À ce moment-là, j’ai compris qu’une digue sautait, parce que non seulement elle osait, mais la raillerie fonctionnait auprès d’un public constitué de professionnels du cinéma, qui savent tous ce que représente le metteur en scène Polanski dans l’histoire du cinéma. Dans la salle, le public rigole, applaudit, moque : « Mais qu’est-ce qui leur prend ? On est en train de parler d’un des plus grands metteurs en scène vivants, un des plus grands réalisateurs du XXe siècle et du début du XXIe, et on l’accable de quolibets ?

J’étais absolument outrée, scandalisée, bouleversée même. En fin de soirée, il se trouve qu’il a obtenu trois Césars, dont le César de la meilleure réalisation. Et qu’arrive-t-il ? Ce n’est pas tellement le coup de théâtre d’Adèle Haenel, qui se lève et qui s’en va. Ce n’est pas ça qui m’a choquée – elle a fait son petit happening. Ce qui m’a choquée est que l’animatrice de la soirée, Florence Foresti, n’est pas revenue sur scène pour participer à la cérémonie après la remise du César de la meilleure réalisation. C’est Claire Denis, qui a ouvert l’enveloppe attribuant le prix, qui a fait la transition. Cette situation m’a semblé absolument inadmissible. Et comme je suis rationnelle, je me suis dit, une fois encore : « Mais que se passe-t-il ? » Deuxième moment de réalité. 

SP

En effet… Très choquant, la maîtresse de cérémonie qui ne vient pas remettre le prix. Il n’en reste pas moins que c’est le happening d’Adèle Haenel qui a en réalité marqué les esprits, tout de suite, avec plusieurs tribunes le glorifiant – Virginie Despentes dans Libération, la philosophe Sandra Laugier dans Le Monde… Et il a fait date, puisqu’encore aujourd’hui, c’est ce qu’on retient de cette soirée…

DM

Alors le premier moment de réalité c’était au moment où j’ai vu, entendu, les féministes, que je qualifierais de fondamentalistes.

SP

Les « féminicistes », dit Renée Fregosi…

DM

Le féminisme violent. J’entends que les changements sociétaux n’interviennent pas lorsqu’on est confortablement installé dans son salon, mais trop de haine n’engendre jamais rien de rassurant.  Je suis pourtant contre la censure, mais ce soir-là, j’avais l’impression qu’on était vraiment à la frontière de la violence physique. Pour comprendre mieux la situation, je me suis donc renseignée sur les conditions de vote des Césars : en fait, il s’agit d’un vote confidentiel, anonyme, avec huissier. Cinq mille votants, uniquement professionnels, votent pour les Césars : pour la sélection des films, et ensuite pour les catégories des films. Le processus de vote est donc complètement neutre et impartial. C’est un vrai processus démocratique, avec une légitimité de l’électeur, parce que les votants ont toutes les qualifications pour juger de la qualité d’un film.

À plusieurs titres donc, j’ai été heurtée par cette séquence qui refusait le résultat d’un vote de professionnels. Je suis rentrée chez moi, je n’en ai pas dormi de la nuit.  Et je me suis dit que la seule chose à faire était d’écrire et de publier une tribune. 

J’ai très vite pensé au collectif. « Il ne faut pas être seule, ce n’est pas la voix d’un avocat, c’est la voix des avocats. » Et je suis allée plus loin : « C’est la voix des avocates – des avocates pénalistes. Il faut des femmes pénalistes, qui savent ce qu’elles vivent au quotidien dans la défense – ou dans l’accompagnement des parties civiles, pour parler juste de leur réalité. » J’ai alors pris contact avec Marie Dosé, qui a été très impliquée, il faut lui rendre grâce, et nous avons travaillé sur ce texte en tout petit comité.

Le message était de parler du réel. Avec notre légitimité, de ce qui était notre vérité quotidienne et de l’application de l’État de droit, qui est pour moi, une évidence. Mais manifestement, les évidences doivent toujours être rappelées…

Que disait cette tribune ? Elle mettait en garde contre la présomption de culpabilité ; s’insurgeait contre le tribunal de l’opinion ; contre ceci que le seul fait d’accuser vaille condamnation ; et contre la sacralisation de la parole de la femme, considérée comme preuve au détriment des garanties judiciaires fondamentales.

Mais sacraliser la parole de la femme, c’est finalement la dévaloriser, la ramener à sa condition de genre, comme on sacralise la parole d’un enfant parce qu’il est enfant…

SP

Eh bien c’est la tendance forte du moment…

DM

Je sais bien. Il s’agissait pour nous de dénoncer cela. J’étais absolument heurtée, en tant que femme. Pourquoi ma parole serait-elle plus sacrée que celle d’un homme ? Je trouvais ça même très dédaigneux, comme si nous étions des petits êtres fragiles, qu’il fallait protéger. Pour ma part, je veux l’égalité sur tous les points, et également sur celui-ci ; ça me semble fondamental.

Mais manifestement, nous étions assez seules… Initialement, nous étions plus de deux cents ; cent-quatorze ont finalement signé. Aujourd’hui, nous serions une dizaine, je pense, à la signer.

On l’a appelée « la tribune Polanski », mais il s’agissait d’une tribune pour rappeler les principes de la présomption d’innocence et de la prescription, les valeurs fondamentales de l’État de droit.

SP

Six ans plus tard, plus qu’une dizaine dites-vous… Alors avez-vous le sentiment d’avoir été entendues, ou pas ? 

DM

À l’instant où nous l’avons publiée, oui. Nous avons été entendues. La tribune a eu un écho et a fait date.

SP
Oui, elle a eu un écho, c’est certain.

DM

Et aujourd’hui, six ans plus tard, on m’en parle encore. 

SP

Oui, mais ce qu’on voit c’est que la présomption de culpabilité gagne à tous les coups…

DM

Mais il est certain que cette tribune a marqué un temps ; et de cela, je suis satisfaite. C’était un moment où il fallait réaffirmer les principes. Maintenant, est-ce que ça a marché ? Oui et non… Combien de confrères et consœurs sont venus me dire qu’ils plaidaient souvent « la tribune », pour se sentir moins seuls, pour donner une légitimité à leur propre parole. 

Les faits, rien que les faits

SP

Est-ce que quelque chose a changé dans l’exercice de la défense depuis #MeToo ? 

DM
Quand j’ai réfléchi à cette question, c’est d’abord l’idée du réel qui est venue, insistante.

SP

C’est fondamental, oui, puisqu’on est dans une époque de vérités alternatives, et donc de perturbation du rapport à la réalité.

DM

Exactement ! Donc les faits, rien que les faits. Et l’enquête dont je parlais tout à l’heure sert à ça. A fournir des preuves.

SP

Oui…

DM

Par le passé, les magistrats s’attachaient beaucoup plus à la quête de la vérité tangible et factuelle dans les affaires d’atteintes sexuelles. Maintenant, à mon sens, beaucoup moins – et je ne parle même pas de l’enquête lors de l’instruction judiciaire. Mais même à l’audience, on ne va chercher quasiment que les éléments à charge, et rarement à décharge. Pourtant, il y a parfois des miracles judiciaires – je pense au dossier de Dominique Boutonnat, ancien Président du CNC, mis en cause dans une affaire d’agression sexuelle, qui a été relaxé totalement en appel après avoir été condamné devant le tribunal correctionnel à trois ans de prison, dont deux avec sursis mais, j’y reviendrai. Donc je diligente des enquêtes à décharge, des expertises, des consultations, juridiques et autres. Je dissèque le dossier, et notamment l’aspect psychologique des protagonistes de l’affaire.

SP

Dans ces affaires en effet, c’est fondamental.

DM

Absolument. Je cherche à restituer la situation telle qu’elle était au moment du dépôt de plainte, dans la vie de chacune des parties pour la fixer à un instant T ; et cet instant est fondamental. Je vais chercher le « pourquoi ». Très souvent, je le trouve, en y réfléchissant, avec le temps. Quand il y a un point de droit à discuter, évidemment, j’effectue des recherches par moi-même, mais les magistrats sont très sensibles à la légitimité. L’avocat nécessairement défend son client. Donc quand un point de droit a besoin d’être éclairé, je fais appel à un professeur de droit pour intervenir dans le dossier, en produisant une consultation juridique qui fixe le droit et permet au magistrat d’avoir une perspective juridique.

SP

Je vois.

DM

Et c’est la même chose pour les expertises psychiatriques que je fais diligenter. Ce sont des expertises à caractère privé, bien sûr, pas des expertises judiciaires, contradictoires. Elles ont valeur « d’avis » à l’audience. Là aussi, je fais toujours appel à des experts inscrits sur la liste auprès de la cour d’appel, pour légitimer mon propos.

Mon but est d’inviter le juge à basculer vers soit la condamnation, soit la relaxe ou l’acquittement – parce que je n’interviens pas uniquement en défense, même si c’est le cas le plus souvent ces temps-ci.

Et c’est d’ailleurs passionnant d’être de l’autre côté de la barre, et de voir comment on parvient à obtenir la reconnaissance du préjudice de la partie civile.

Lorsqu’on est en défense, il faut vraiment charger la barque pour emporter la conviction des magistrats qui, dans ces dossiers-là, interviennent collégialement – ils sont toujours trois devant le tribunal correctionnel, et six devant la cour criminelle. La collégialité est extrêmement importante, parce que les magistrats discutent entre eux. Ainsi chacun des trois ou des six, avec sa sensibilité, va apporter quelque chose au débat. Et c’est heureux.

De l’air du temps

SP
Alors maintenant que diriez-vous sur la vérité judiciaire ? Est-elle tributaire, disons, de l’air du temps ?

DM

La réponse est oui. Aujourd’hui la vérité judiciaire est clairement teintée d’une doxa qui est en partie inculquée à l’ENM, lors des formations professionnelles. Et je dirais que la pression de la société, est considérable. Les magistrats hument l’air du temps. Ce sont des éponges, et nécessairement, au-delà même de leur formation, dans leur vie, dans leur quotidien, ils ressentent la pression médiatique. Peut-être encore plus à Paris qu’ailleurs.

Et ça, on le perçoit à travers des textes, et à travers des décisions judiciaires. La circulaire Dupond-Moretti de février 2021 qui impose au Procureur d’ouvrir systématiquement une enquête préliminaire pour des infractions sexuelles sur des faits prescrits de parfois plus de trente ans me laisse pantoise. Je précise que ces enquêtes, qui concernent des faits par nature prescrits, n’interviennent qu’en matières d’infractions à caractère sexuel. Pour toutes les autres infractions, le Parquet, déjà, surchargé, s’en garde bien.

SP

Oui, l’exception sexuelle du droit…

DM

Pour moi, c’est absolument inadmissible ! Mais aujourd’hui, ce type d’enquête est devenu légal, et elles ont lieu. Et pour comble, c’est tout de même l’avocat le plus virulent en matière de droit de la défense qui l’a prise, cette circulaire, en qualité de ministre de la Justice. Un trompe-l’œil…

SP

C’est clair. Cynique de surcroît, car Dupont-Moretti n’ignorait évidemment rien des conséquences absurdes, et même délétères de ce qu’il faisait…

DM

Un trompe-l’œil, mais avec des vraies victimes, qui subissent ces enquêtes préliminaires interminables pour les plaignantes et pour les mis en cause, au nom de la protection des victimes et de l’éventualité de la commission d’infractions annexes, parallèles ou anciennes. Ici, on viole tous les principes. C’est bien ce que nous dénoncions d’ailleurs dans la tribune en 2020 : la mise à mal de la prescription, et du principe de la présomption d’innocence… La présomption d’innocence est un ballon de foot sur lequel on shoote, ce principe n’existe plus. Alors pour avoir bonne conscience, on le rappelle pour nous faire sentir que nous sommes en démocratie. Mais il s’agit d’une formule vide. Il suffit de lire tout article de presse qui met en accusation quelqu’un sur dix pages d’accusations, et invariablement, l’article se terminera par la phrase obligée : « Cette personne bénéficie de la présomption d’innocence. » Sans que personne ne sache plus ce que cela signifie.

SP

En fait ce sont des exécutions extra-judiciaires, en place publique…


DM

Je pense au fond que la présomption d’innocence n’a jamais vraiment existé, finalement, pour l’opinion publique. Mais aujourd’hui, de manière tout à fait exponentielle étant donné que les médias se sont démultipliés avec une résonnance inégalée, ce principe est complètement foulé aux pieds.

Dans le dossier Depardieu, que je défends, la mise à mal du principe de la présomption d’innocence a été flagrante. Avec des campagnes médiatiques terribles durant le procès dit des « Volets verts », pour lequel il a été condamné par le tribunal correctionnel et pour l’affaire dite « Charlotte Arnould » de 2018. Au passage, je précise qu’on parle d’une jeune femme qui, à l’âge de 26 ans, a déjà accusé huit hommes de viol et d’agression sexuelle – dont son père – mais elle n’a porté plainte que contre le plus célèbre…

Il s’agit d’une affaire qui a été classée sans suite en 2019, après que les enquêteurs aient pu visionner les images de vidéosurveillance du domicile de Gérard Depardieu qui parlent d’elles-mêmes, et où aucune manifestation de malaise ou de violence n’est perceptible. Bien au contraire. Le parquet à l’époque avait encore un peu de bon sens. Mais à partir de 2020, la plaignante s’est constituée partie civile comme c’est son droit. Et cinq ans plus tard, Gérard Depardieu est menacé d’être renvoyé devant une cour criminelle. Pour des faits qui avaient été classés sans suite cinq ans plus tôt. On parle des mêmes faits et de la même situation, n’est-ce pas ? 

Il se trouve que l’ordonnance de renvoi devant la cour criminelle a été rendue en juin 2025, pour des faits datant de 2018. Il y a un principe en droit pénal de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère. On le sait, la loi pénale votée en novembre 2025 est plus sévère notamment en ce qu’elle ajoute une condition à la constitution d’infraction de viol : l’absence de consentement explicite.

Eh bien, si on lit l’ordonnance de renvoi Depardieu, on remarque trois choses : la partie civile est imprégnée de cette loi de 2025. Pourquoi pas ? Mais le parquet général aussi, tout comme la juge d’instruction en sont imbibés. Ainsi tous trois soutiennent, dans cette ordonnance de renvoi, qu’elle n’a pas exprimé clairement son consentement. Mais surtout, elle n’a pas exprimé le contraire ! Alors là, non seulement c’est travestir complètement la réalité des faits, mais surtout, c’est appliquer l’esprit de la loi plus sévère – et même la loi elle-même – à un moment où elle ne s’applique pas encore. 

SP

Dernièrement ça s’est vu plus d’une fois…

DM
Au moment où cette ordonnance est rédigée, la loi n’est même pas encore votée ! Mais elle imprègne les esprits. 

SP

C’est une loi militante, clairement.

DM

Pour terminer sur ce sujet, il y a quand même eu, dans toutes ces difficultés, un moment heureux : c’est la décision en appel pour Dominique Boutonnat que j’évoquais tout à l’heure. Ce n’était pas gagné d’avance… La condamnation, que j’ai détaillée plus haut, était lourde. Et en appel, relaxe générale. Enfin, on a senti l’œuvre de justice ! Alors pourquoi ?

SP

Oui, pourquoi ?

DM

Eh bien nous avons eu des magistrats à l’écoute. Nous avons apporté de nouveaux éléments probants. Nous avons construit avec ma consœur Céline Lasek une défense différente, et avons notamment fait témoigner des témoins qui sont venus dire leur vérité à l’audience. Mais c’est du travail, tout ça. C’est du travail, de l’obstination, de la réflexion, et il faut être imaginatif.

SP

Il faut être créatif…

DM

Il faut être créatif, oui. Il y a même un côté un peu artistique. Et c’est aussi ce que j’aime, d’ailleurs, dans cette profession. C’est tout ce qu’on va imaginer. Comment on va se décentrer pour saisir la position des uns et des autres. C’est vraiment un métier à 360 degrés, parce qu’on fait corps avec celui ou celle qu’on défend, mais aussi avec la loi, avec la jurisprudence, avec l’air du temps. Il faut se mettre dans la tête des magistrats, et également dans celle des parties civiles ou de la défense. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de métiers qui permettent de se déployer à ce point-là. C’est une gymnastique mentale permanente, une émulation.

Valeur des expertises

SP

Reprenons la question des expertises.

DM

C’est fondamental, et pas seulement l’expertise psy, mais toutes les expertises. Tous les experts arrivent au tribunal, à la barre, comme étant ceux qui savent la vérité, qui vont pouvoir la dire aux magistrats.

Mais d’abord, un mot très important, sur l’expertise psychologique – sur l’ITT psychologique. Parce que qui dit expertise, dit ITT, car l’idée, est de pouvoir quantifier le préjudice de la victime. Or l’ITT psychologique, contrairement à ce qu’on pourrait croire, est souvent accordée au doigt mouillé. C’est avant tout une construction juridique, et elle vise à traduire, en une durée exprimée en jours, l’incapacité d’une victime à accomplir les actes usuels de la vie quotidienne. Elle ne constitue ni une donnée médicale objectivable, ni un indicateur clinique validé, mais un outil entre la médecine et le droit. C’est ça, l’ITT. Elle doit être appréciée au regard d’un retentissement fonctionnel global, y compris psychique, mais il n’y a aucun cadre conceptuel particulier, aucune méthodologie opérationnelle, qui permettent de déterminer concrètement une durée d’ITT. En matière psychologique, il n’y a pas d’outils validés. On s’appuie uniquement sur du déclaratif dans la majorité des cas. Ça mérite qu’on le dise. 

SP

En effet.

DM

Il y a une relation la plupart du temps très incertaine entre le symptôme et l’incapacité évoquée. Mais surtout, il faut du temps pour apprécier l’impact d’un événement sur la psyché de quelqu’un. Or, la procédure judiciaire réclame une conclusion au jour de l’expertise : « Donnez-nous immédiatement l’ITT psychologique de la plaignante. ». Donc lorsqu’on évoque une ITT, le résultat est à prendre avec beaucoup de recul, et éventuellement à contester. Sans parler des conditions de réalisation du calcul de l’expertise qui mène à l’ITT, car très souvent, elle est faite par des experts qui n’ont pas particulièrement de compétences. Ça se passe dans des UMJ [service d’Unité Médico-Judiciaire], souvent avec un interne qui n’a jamais fait ni de psychiatrie, ni de psychologie, et qui n’est aucunement compétent pour établir ce genre d’ITT. Pourtant, il la rend, et elle sera considérée comme gravée dans le marbre. Si bien que je conteste souvent les ITT qui sont accordées.

Il y a autre chose concernant les expertises psy : il y a le vocabulaire. Et dans l’affaire Depardieu, il est fondamental. Les mots : « sidération », « dissociation », « mémoire traumatique » sont utilisés à tire-larigot, alors que l’emploi de ses termes ont des conséquences juridiques et judiciaires. C’est-à-dire que le droit, et d’ailleurs la loi de 2025 le précise, considère le phénomène de sidération sur le plan psychiatrique, phénomène qui existe bien sûr et qui a un sens propre différent du sens que tout non-professionnel y met. Mais il se trouve que dans cette affaire, l’emploi de ce terme de « sidération » par la plaignante engendrera des conséquences juridiques.  C’est ahurissant qu’on tire des conséquences judiciaires de termes employés usuellement. Il faut être un psychiatre confirmé pour les employer à bon escient et en tirer des conséquences juridiques et judiciaires. Cela n’empêche pas de les prononcer mais il s’agit de leur donner leur juste valeur en fonction de celui qui les prononce. 

SP

Soit. Mais quelqu’un comme le Dr Muriel Salmona, qui les emploie d’une façon pour le moins discutable, et les a popularisés, est légitime pour le faire, puisqu’elle est une « psychiatre confirmée » – quoiqu’avant tout une militante, qui considère « que « la justice doit […] cesser de brandir l’argument de la présomption d’innocence, qui est lâche »3 ; elle est pourtant chargée de formations à l’ENM, comme dans le cursus des jeunes psychiatres… Elle est régulièrement interviewée, avec la plus grande déférence, dans les médias… Et en dépit du caractère extrêmement contestable de ses théories, elle a l’oreille du législateur. La façon dont ces notions – « emprise », « dissociation », « sidération », « mémoire traumatique » etc. – sont intégrées dans la loi procède en réalité de ses conceptions, largement sujettes à caution… Donc que la loi de 2025 considère ces phénomènes n’est en rien une garantie contre la grande confusion que vous dénoncez à juste titre. Au contraire, la loi désormais cautionne cette confusion…

Mais venons-en à la presse, justement. Aux surenchères médiatiques, parfois – souvent – relayées par les déclarations des politiques.

Aujourd’hui

DM

Alors, le rapport à la presse…  J’ai évolué par rapport à ça. Au début, de l’exercice de ma profession, je me disais qu’il fallait faire de la presse pour les personnes qu’on défend, qu’il fallait intervenir dans le débat d’opinion publique ; qu’essayer de porter leur parole faisait partie de notre mission. Je le pense toujours, mais avec parcimonie. Maintenant, je m’exprime beaucoup moins, car s’il y trop de prises de parole, ce qu’on dit est totalement démonétisé, on ne nous écoute plus. En revanche, quand quelqu’un qui n’intervient pas ou peu, prend la parole, là on va l’écouter. La parole rare est valorisée. Donc, je m’exprime beaucoup moins, voire je ne m’exprime pas du tout. Je préfère que ce soit celui ou celle dont on porte la voix qui s’exprime. Je refuse de nombreuses interviews. Je ne veux plus, quand bien même j’ai obtenu gain de cause dans un dossier. Je diffuserai un communiqué de presse, le plus percutant possible, et voilà. Ça s’arrêtera là.

SP

Que pensez-vous de la justice restaurative ?

DM

Alors, je suis favorable à toute médiation. Et d’ailleurs, contrairement à beaucoup dans le débat qui vient d’avoir lieu, je serais pour un plaider-coupable en matière d’atteinte sexuelle.

Ça n’existe qu’en matière d’atteinte aux biens et pas d’atteinte aux personnes. Je suis pour que qu’on répare les situations qu’on reconnaît. Pour essayer de solder la situation le plus rapidement possible. Parce que c’est dans l’intérêt de tous. C’est dans l’intérêt de la société que les problèmes soient résolus. C’est dans l’intérêt de la victime, parce que les procédures judiciaires sont trop longues ; et dans l’intérêt de l’auteur aussi, parce que lorsqu’une affaire judiciaire vient enfin à l’audience dix ans après les faits, l’affaire peut perdre son sens pour tous. Les gens ne sont plus les mêmes. La plaignante n’est plus la même, le mis en cause non plus. Et parfois, se mettre autour d’une table permet de résoudre tellement de problèmes…

SP

Surtout peut-être quand il y a des malentendus sur une situation ?

DM

Absolument. Alors, oui, on estime qu’on ne peut pas juger en catimini, c’est le principe selon lequel la justice doit être publique, et je le comprends. Mais si les parties sont d’accord, en présence d’un magistrat qui soit le garant de l’indépendance de la décision, ça me semble une bonne chose.

SP

Et la victimisation secondaire ? Qu’en pensez-vous ?

DM

Là, je suis concernée puisque je suis l’avocate de Gérard Depardieu, qui a été condamné, pour la première fois de l’histoire judiciaire en France, à ce titre.

Ce concept avait déjà été reconnu devant la CEDH, mais la victimisation visait le préjudice du fait de l’attitude de l’institution judiciaire, pas de l’avocat. C’est donc la France qui avait été condamnée. Dans l’affaire des « Volets Verts », pour la première fois, les juges ont alloué une indemnité du fait de l’attitude et des propos d’un avocat. Je trouve cette situation consternante, il s’agit clairement d’une atteinte aux droits de la défense. La police de l’audience qui doit être exercée par le juge qui préside l’audience existe ! Le président du tribunal pouvait faire un incident et aurait fait intervenir à l’audience un représentant du bâtonnier. Or, les magistrats ont laissé l’avocat de l’époque de Gérard Depardieu déployer sa défense, sans l’arrêter. Pour moi, le fautif, est le président de l’audience, pas l’avocat. Ce n’était pas à Gérard Depardieu d’être condamné à réparer le préjudice qui aurait été infligé par le comportement de son avocat, même si la somme allouée reste symbolique. Je suis absolument opposée à cette façon de concevoir la victimisation secondaire. Les droits de la défense et la liberté de parole de l’avocat sont des principes fondamentaux. La condamnation relève que ces droits « ne sauraient légitimer des propos outranciers ou humiliants portant atteinte à la dignité des personnes ou visant à les intimider », ou encore « une défense des plus offensives, fondée sur l’utilisation répétée de propos visant à les heurter qui n’est manifestement pas nécessaire à l’exercice des droits de la défense. » Je le répète. C’était au président d’intervenir lors de l’audience. Pas de régler cette situation après coup en condamnant le prévenu. 

Des évolutions législatives

SP

Un dernier point, sur les évolutions législatives en cascade que l’on constate, très, très rapides. Il y a eu récemment la loi de novembre 2025 sur le consentement, on est sur la loi intégrale. 

DM
Là encore, l’abus et l’empilement judiciaire pour répondre à l’émotion médiatique, c’est un problème. Néanmoins, je suis soumise aux nouvelles lois, elles s’appliquent. J’essaye alors de les comprendre, de lire souvent les débats parlementaires qui les ont précédées pour m’imprégner de l’esprit de la loi, d’aller à la source, car parfois, je n’arrive pas à les saisir, tellement je les perçois excessives. 

J’estime que le problème n’est pas d’avoir une nouvelle « loi intégrale », mais de mettre en cohésion, en relation de manière plus structurée, les services entre les uns et les autres, entre la police, les services sociaux, les services médicaux, la justice et l’éducation. Il faudrait tout simplement que les gens puissent plus facilement collaborer. Le problème est un problème de fluidité de l’information, de structuration et de moyens.

Dans cette loi intégrale, en application d’une directive européenne, l’article 10-7 , stipule que « dans le cadre des procédures pénales portant sur des violences sexuelles, sexistes ou intrafamiliales, il ne peut être recueilli de preuves sur les antécédents sexuels de la victime, sur sa crédibilité ou sa moralité », et que « ne saurait constituer la preuve du consentement d’une victime à un acte de nature sexuelle son comportement sexuel passé ou d’autres aspects connexes de sa vie privée. ». J’aimerais savoir ce qu’on entend par antécédents sexuels » ou « comportement sexuel passé », et ce qu’implique qu’il soit proscrit de recueillir des preuves de ce genre de choses, et de questionner la crédibilité de la plaignante . Est-ce que le témoignage d’un ex petit-ami de la plaignante versé au dossier, relève d’un tel recueil de preuves qu’il faudrait exclure ? Est-ce que les circonstances de la rencontre entre la plaignante et le mis en cause pourraient être versées au dossier ?  Est-ce que les différents aspects de la vie de la plaignante pourront être abordés ? A voir. 

SP
Certes…

DM

Enfin j’ai un problème avec le fait que, parce qu’elles sont médiatiquement considérées comme des « victimes », certaines femmes connues soient auditionnées au Sénat, à l’Assemblée nationale ou par la Délégation du droit des femmes dans le cadre des réformes successives des lois en matière sexuelle. Il y a là une vraie question de légitimité. Comme si les « victimes » étaient plus légitimes à parler des violences sexuelles parce qu’elles en auraient souffert. Celles qui prétendent être victimes de violences sexuelles, et qui l’ont été pour certaines, on les adoube et leur prête des qualités et des compétences juridiques qu’elles n’ont pas nécessairement. Exemple : Flavie Flament. En 2015, parce qu’elle s’est déclarée publiquement victime de viol à l’âge de treize ans par le célèbre photographe David Hamilton– accusation non validée judiciairement, et comme il s’est suicidé, on ne saura jamais- mais néanmoins, elle est intervenue au Sénat pour coprésider une commission sur la prescription des victimes de viol en matière de crimes sexuels sur mineurs. Mais en quoi Flavie Flament est-elle légitime à participer à l’élaboration de la loi ? Même chose en ce qui concerne Judith Godrèche. Qu’elles apportent leurs témoignages pour nourrir le débat public, oui, bien-sûr, mais de là à légiférer …

On a basculé de la victimisation à la starisation de la loi, pour ne pas dire à la peopolisation- Il existe une approche en matière sexuelle qu’on ne retrouve pas pour les autres infractions. Ce n’est juste pas possible pour moi. Je veux – et j’y tiens – des spécialistes du droit pour élaborer la loi !


Delphine Meillet est avocat au barreau de Paris.

Voir aussi, s’agissant de cette série d’entretiens : https://leclinamen.fr/2026/10/neuf-ans-apres-metoo-paroles-davocates/

Et le premier de la série : https://leclinamen.fr/2026/10/vers-la-tyrannie-des-victimes/

  1. Sur cette question, voir l’entretien avec Me Yaël Hayat : https://leclinamen.fr/2026/07/defense-de-la-defense-entretien-avec-yael-hayat/ ↩︎
  2. https://www.lepoint.fr/societe/exclusif-samantha-geimer-emmanuelle-seigner-la-rencontre-12-04-2023-2516121_23.php ↩︎
  3. https://www.nouvelobs.com/societe/20210130.OBS39567/10-choses-a-savoir-sur-muriel-salmona-la-psy-qui-veut-rendre-justice-aux-victimes-de-violences-sexuelles.html ↩︎