Sous l’emprise de Gisèle Pelicot

A serene statue of the Virgin Mary stands against a clear blue sky, symbolizing peace and faith.

Les pages qui vont suivre sont le cinquième et dernier chapitre d’un essai à ce jour inédit, intitulé Emprises – Les Impasses d’une success story.

Cet essai a initialement fait l’objet d’une commande, de la part d’une maison d’édition réputée qui s’est adressée à moi en toute connaissance de cause. La vulgate – et les méprises – sur « l’emprise » formant le cœur doctrinal du #MeToo-féminisme, il était d’emblée entendu que mon travail, de la façon la plus implacablement argumentée, prendrait à rebrousse-poil la doxa désormais hégémonique diffusée par le mouvement.

Le manuscrit, rendu en temps et en heure il y a presque un an, a été refusé, sans motif explicite.

Par la suite, les autres éditeurs sollicités – en tout neuf, grands et petits, y compris le commanditaire inconséquent –, ont également reculé devant ce manuscrit : tout en se disant très convaincus par le travail de fond conduit dans ce livre, ils m’ont signifié ne pouvoir prendre le risque de le publier. Une frilosité qui offre une parfaite illustration de ce que l’ouvrage démontre. Ironie de la réalité…

Ce sont en particulier les pages sur Mazan qui les ont affolés. Celles donc que je propose ici au lecteur, dans leur version la plus récente, nourrie par la poursuite de ma réflexion sur cette affaire emblématique des questions qu’il s’est agi de déplier tout au long de l’essai. 

 Au-delà des remarques que, après avoir pris connaissance du dossier judiciaire, j’avais faites dans l’article publié en septembre dernier sur la plate-forme Medium (repris sur Le clinamen), elles proposent une lecture de l’affaire, et de ses dynamiques. Lecture instruite par l’expérience et la réflexion de la psychanalyste que je suis, et alertée par l’urgence philosophique et politique d’un « diagnostic du présent » – expression que j’emprunte ici à Michel Foucault.

C’est le sentiment d’une telle urgence qui m’a fait prendre la décision de rendre dès à présent public ce chapitre.

En attendant des jours meilleurs – qui sait ? –, j’ai déposé mon manuscrit à la SACD.

 Je tiens à remercier ici Jean-Paul Carminati, Renée Fregosi, et François Rastier pour leur lecture attentive et leurs très utiles remarques.

Sabine Prokhoris


Chapitre 5

Réflexions sur l’affaire de Mazan1

« L’absence de discernement a toujours une odeur de cadavre. »

Nadejda Mandelstam

 Récit autorisé et questions interdites  

« Gisèle Pelicot, notre Quichotte. 2» Tel est le titre du premier des articles de vibrants hommages à l’héroïne de Mazan qu’a publiés la revue La Règle du jeu dans un numéro d’anthologie. Avouons avoir balancé entre la consternation et le rire, à lire ces pages lyriques, enrôlant Cervantes dans un combat nettement plus douteux que tous ceux que livra l’impérissable héros de son inépuisable et génial roman.

Le numéro pieux s’intitulait « Les Questions de l’affaire Pelicot ».

Sauf que, de questions sur l’étrange et symptomatique légende qui naquit au cours des quelques semaines du procès de Mazan, nulle trace. Au contraire : une pierre de plus à l’édifice mondial d’une dévotion aveuglée, auto-flagellation masculine en prime3 pour saluer humblement la « victoire morale » (sic) de Gisèle Pelicot.

Pourtant, si malséant que cela puisse apparaître, il convient d’en formuler quelques-unes, parce qu’en cette étrange affaire, bien des emprises, et des plus noires, se ramassent en un nœud gordien pervers, pour le coup – nœud dont on n’aura garde d’oublier qu’il maintenait un joug –, dont il serait urgent de parvenir, plutôt que de vouloir le trancher, à « ôter la cheville ». Nous ne prétendrons pas le faire ici. Il s’agira seulement d’indiquer quelques pistes et de formuler certaines interrogations, nécessaires et on l’espère éclairantes au terme de ce parcours. Remarques, on l’espère, de nature à dessiller le regard sur ce qui a pu se jouer d’une part au sein d’un couple particulier, dont le lien – un indéfectible amour n’ont cessé de répéter l’un et l’autre4 – interroge ; d’autre part, au plan collectif, dans l’héroïsation d’une figure telle que celle de Gisèle Pelicot.

Plus suivie à l’international que le procès des attentats du 13 novembre 2015, la spectaculaire parade médiatico-judiciaire du procès de Mazan a abouti, miracle inespéré, à « avérer » urbi et orbi la quintessence de la doctrine #MeToo, son fantasme moteur : « Toutes (un jour ou l’autre) violées sans le savoir, tous (un jour ou l’autre) violeurs qui le nient5». L’usage, y compris rétroactif, de la notion « d’emprise » dans la doxa #MeToo-féministe ne vise pas à autre chose qu’à engendrer cette conviction

Or en voyant Gisèle Pelicot profondément endormie, bouche ouverte et comme morte à ceci près qu’elle ronflait, être pénétrée par tous les orifices par des inconnus recrutés par son mari, qui dirigeait et documentait les opérations, après avoir préalablement excité ses invités en leur projetant des vidéos de scènes similaires, plus moyen de refuser cette « évidence ». 

Une « évidence »  attestée par des images fascinantes, lesquelles ont tenu lieu de réalité et dicté à tous la « vérité ». Précisons que les hôtes nocturnes se savaient filmés, Dominique Pelicot ayant évoqué auprès d’eux « des visionnages ultérieurs que lui-même et son épouse se réservaient (point relevé notamment dans la motivation du jugement). Autrement dit, ceux qui dès le début du procès ont été donnés pour des « violeurs » auraient laissé filmer leurs « crimes », en en laissant la preuve matérielle entre les mains d’un personnage tel que leur hôte ? C’est peu plausible, et tendrait à prouver que les hôtes nocturnes n’avaient pas l’intention de commettre un viol, point pourtant exigé par la loi pénale pour pouvoir prononcer une condamnation.

Peu importe : tous, à commencer par les magistrats de la cour criminelle, ont pris ces images comme des « preuves » de viol.  Le président du tribunal avait certes, au tout début du procès opté pour la formule – exacte – « scènes de sexe » : respect du la présomption d’innocence. Mais très vite, cédant aux injonctions des avocats de Gisèle Pelicot et à l’indignation générale relayée par la presse, il ne fut plus question que de « viols ». Données pour suffisantes, ces pièces à conviction ne confirmaient-elles pas qu’en effet, selon la version partagée d’un bout à l’autre du procès par Dominique et Gisèle Pelicot, cette dernière, n’était en état de formuler ni accord ni opposition ? C’est exact6, mais uniquement au moment où les faits avaient lieu ajouterons-nous. En dehors de ces moments, dont nous avons été sommés de croire qu’elle avait tout ignoré, c’est une tout autre affaire, qui fut délibérément exclue du débat par la justice.

Or il n’est pas interdit de voir cet état proche parfois du coma comme un cas limite de la pulsion à but passif7. Laquelle rencontre, voire épouse presque parfaitement, un fantasme nécrophile, mis en œuvre, semble-t-il, dans le scénario morbide au-delà du malaise, que met en place l’endormissement, jusqu’à l’impressionnante léthargie parfois, de Gisèle Pelicot. Le Dr. Paul Bensussan du reste relève cela en passant dans son expertise de Dominique Pelicot. Nous reviendrons sur ce point, crucial sans doute.

Dominique Pelicot, par ailleurs mis en examen dans deux cold case – dont le viol et le meurtre de Sophie Narme en 1991, qu’il nie farouchement8 –, est assurément un personnage particulièrement inquiétant, comme l’ont exposé sans ambiguïté les rapports d’experts psychiatres parmi les plus compétents, dont le Dr Paul Bensussan. Personnalité de pervers redoutablement manipulateur, clivée et totalement dénuée de capacité d’empathie, « l’autovénération », le « cynisme », et « l’imposture » qui, selon Alberto Eiguer cité plus haut, caractérisent le véritable pervers narcissique9sont clairement repérables chez lui. Y compris dans son comportement lors du procès, le prévenu ne daignant même pas se lever, comme c’est l’usage, à l’entrée de la Cour.

Il s’y entend d’ailleurs à manipuler la justice.

Particulièrement perverse, ainsi, sa demande de faire procéder à l’exhumation du cadavre de Sophie Narme en vue de « prouver son innocence ». Refusée dans un premier temps par la juge Nathalie Turquey, laquelle a quitté depuis le pôle cold case de Nanterre, la chambre d’instruction a cependant accepté fin 2025 qu’il soit procédé à cette exhumation. Que la justice ait accédé à pareille requête ne peut que laisser songeur.  Car, selon des sommités de la médecine légale, en cas de viol, si la victime s’est lavée, les flux peuvent être exploités pendant quelques heures (au grand maximum pendant 15 heures) ; pour ce qui est de l’ADN de contact, le délai est de 24h ; enfin pour le sperme (même séché sur un vêtement), il peut être exploité pendant quelques mois, mais pas davantage.

Ainsi, au-delà de la mascarade concernant d’éventuelles « preuves » dont on sait parfaitement qu’elles sont impossibles à trouver, il va tout de même s’agir de re-violer une morte – une femme sous terre depuis près de trente-cinq ans. Faire accomplir par la justice, extraordinairement complaisante en l’occurrence, le fantasme nécrophile signalé plus haut, quel plus éclatant triomphe de la manœuvre perverse ? Il reste que cette « bonne volonté » feinte – un bon gars finalement, sur la voie du repentir, il ne cesse de le clamer, pour avoir outragé sa très sainte épouse lors des nuits de Mazan, et qui aujourd’hui ferait tout pour coopérer avec la justice –, mise en avant, en une opération de communication grossièrement parée d’arguments « scientifiques » fallacieux, par son avocate Me Zavarro, (qui veut voir « une Rosa Parks » dans la figure de Gisèle Pelicot), démasque à tout le moins ce fantasme – pour autant que l’on accepte de ne pas se voiler la face. Notons que Gisèle Pelicot, dans son livre, loin de s’abstenir de tout commentaire, abonde dans ce sens : « Je voulais y voir le signe de sa bonne foi. […]. Si des prélèvements me disent, c’est Pelicot, s’il finit par avouer, je ne contesterai jamais la vérité10 », lisons-nous. Qui peut croire qu’elle ignore que ces cas de figure – trace d’ADN, aveux de Dominique Pelicot – ne sauraient en aucun cas advenir ?

Le rapport du Dr Bensussan effleure cependant, quoiqu’il n’ait pas vu également Gisèle Pelicot, comme il est d’usage en ce genre de cas, la question de la part de l’épouse dans une affaire pour le moins trouble. Mais c’est pour aussitôt la balayer11, la qualifiant « d’impensable » – étrange évitement – et, ayant écarté, on ignore pourquoi, toute forme de participation de l’épouse, la clore d’un « elle clive avec le cliveur ». Certes. Mais il n’aurait pas été inutile de tirer quelques conséquences de cette expéditive mais très pertinente remarque, puisqu’aussi bien il l’énonce.

Lorsque le Dr. Bensussan évoque le clivage12 en effet, au sujet de Dominique Pelicot, il renvoie à un mécanisme à l’œuvre dans l’organisation perverse qui caractérise sa personnalité psychopathique. Mais s’agissant de Gisèle Pelicot, comment entendre son « avec » ? L’épouse « cliverait » donc, elle aussi. Soit. Imitation – plus ou moins inconsciente –, de proie apeurée, sans autres ressources que celle du mimétisme ? Ou organisation psychique perverse ? La question mérite d’être posée. 

Quoi qu’il en soit, on ne saurait déduire du caractère impressionnant du scénario que madame n’en était pas, d’une façon ou d’une autre, partie prenante. L’expert fit néanmoins en substance observer à la barre, mais sans pousser plus loin, que n’importe qui n’épouse pas un Dominique Pelicot. En effet … A fortiori à deux reprises, puisque le couple, divorcé en 1999, s’est remarié en 2007, après un divorce pour motifs financiers du fait des dettes de Dominique Pelicot. Un divorce « blanc » en réalité. L’avocat ayant selon Gisèle Pelicot « recommandé de jouer la comédie du vrai divorce », ainsi fut fait. Et Gisèle Pelicot de décrire en ces termes la sortie du couple du bureau du juge :

Et nous étions finalement ressortis en faisant bien attention de ne rien laisser voir de notre complicité. Nous n’étions officiellement plus mari et femme devant l’état-civil mais quelle importance, puisque nous restions ensemble ?13

Les invités, tous condamnés au terme d’un procès dont le moins qu’on puisse dire est qu’il fut ouvertement inéquitable, ne sauraient être vus comme des sortes d’extensions ou de clones psychiques du mari pervers, même si parmi eux, c’est statistiquement probable, quelques-uns sont sans doute des psychopathes. 

En revanche toute question concernant une forme d’implication de Gisèle Pelicot dans cette affaire de « viols » sous benzodiazépines – qui ont duré tout de même plus de dix années sans qu’elle ne se soit jamais rendu compte de quoi que ce soit selon ses dires –, a été a priori interdite. Et ce dès l’instruction, pourtant questionnée à l’audience par une avocate de la défense qui a fait citer comme témoin le magistrat instructeur14 – un fait suffisamment exceptionnel pour être ici signalé. Demeurent des zones d’ombre massives, escamotées dans les flots d’une impudeur générale sur fond de sacralisation déréalisante de Gisèle Pelicot via une presse remarquablement unanime.

Déréalisante, parce que le corps, effectivement violenté, vu sur l’écran devint immédiatement un corps de discours et d’image exclusivement, sans matérialité ni sensations : comment croire, sans cela, que nulle trace sensorielle et physiologique des événements n’ait pu alerter celle qui les subissait, et pendant tant d’années, parfois plusieurs fois par nuit, et jusqu’à trois fois au cours de la même semaine ? Même en tenant compte des amnésies éventuelles consécutives à la prise de benzodiazépines, et de l’effet myorelaxant de ces substances, qui évite la douleur liée à certains actes de pénétration sexuelle, ce n’est pas raisonnablement crédible. À moins d’un fol acte de foi. Pour un épisode unique, sous GHB, avec un préservatif, c’est tout à fait possible. Mais là ? A fortiori alors qu’elle déclarait à la barre avoir eu certains matins comme « l’impression de perdre les eaux », ou bien dans ses auditions que parfois elle se réveillait après la nuit le « pyjama trempé ». Trempé de quoi ? Faut-il vraiment qu’en matière de sexe, pour fuir toute question sur les dynamiques d’un couple étonnamment uni, nous nous convertissions en masse, contre toute logique et jetant aux orties notre sens de la réalité, en l’équivalent d’une secte platiste ?

Passons sur d’autres éléments concrets qui n’ont pas échappé pourtant à Gisèle Pelicot affectant de n’y rien comprendre, tels différents troubles gynécologiques diagnostiqués par la suite comme des MST (au nombre de quatre tout de même) ; sur ses soupçons d’avoir pu être droguée, explicitement attestés dans plusieurs vidéos où elle demande à son mari « s’il lui a mis du GHB », mis sous le tapis ; et sur d’autres détails embarrassants dont il ne fut guère question au cours du procès, ou alors pour se voir alors immédiatement évacués.

Mentionnons entre autres données pour le moins troublantes, que madame se servait de l’adresse fetiche45@hotmail.frutilisée par monsieur15, dans la vie courante comme pour des échanges avec des visiteurs nocturnes ; que dans l’annuaire Skype, le nom Marc Dorian – un des pseudos de Dominique Pelicot sur le site libertin Coco –, aboutit au numéro de portable de Gisèle Pelicot16; qu’aucune recherche ne fut menée au cours de l’instruction sur son téléphone, saisi mais non exploité ; pas davantage sur sa tablette, jamais passée entre les mains des enquêteurs. 

Mais quand bien même eût-on tenté de creuser ces différents points, c’eût été très probablement en vain. Lorsqu’ont été montrées, par la défense de certains accusés, quelques images17 extrêmement crues qui, sans être en tant que telles illicites, menaçaient d’écorner le portrait de la nouvelle héroïne en Mère Courage de la cause de « toutes les victimes », cela choqua tout le monde, mais n’ébranla personne. On refusa de voir ce que disaient ces photographies de l’évidenteconnivence d’un couple soudé dans un duo parfaitement rodé exhibitionniste-voyeur.

Une connivence pourtant mentionnée par Gisèle Pelicot elle-même. Lors de sa première audition au commissariat de Carpentras en effet, (elle ignore alors – ou feint d’ignorer ? – ce qu’ils ont découvert des activités nocturnes au domicile du couple), sans se soucier de ses propres contradictions puisqu’elle a commencé par dire qu’elle n’était pas au courant des filmages de Dominique sous les jupes des femmes, elle déclare qu’elle pardonne à son mari « parce qu’elle l’aime », puis qu’il s’agissait d’un « jeu » (sexuel) entre eux » : le jeu des « photos ». Par la suite, comme à de nombreuses reprises sur plusieurs points, elle modifiera sa version, jusqu’à celle, aujourd’hui officielle, selon laquelle elle a incité Dominique à se faire aider psychologiquement avec son soutien d’épouse aimante pour le meilleur et pour le pire.

Certes, ces nombreuses photos présentes au dossier ne constituent pas une preuve, même tacite, de l’entente de madame avec son époux s’agissant du rituel des visiteurs nocturnes. Mais elles obligent à tout le moins à se poser la question. Du reste, si l’on put arguer que ces images ne concernaient que les jeux sexuels du couple dans l’espace privé de la chambre conjugale et n’étaient donc pas pertinentes dans le cadre de ce procès, il en va autrement s’agissant d’une vidéo du même style, intitulée « sa chatte de près », filmée par monsieur cette fois au bord de la piscine dans un jardin que nulle haie ne protège des regards extérieurs. On peut y voir madame prenant un bain de soleil intégral écarter largement les cuisses lorsque le filmeur s’approche, pour permettre le gros plan sur son sexe, cela tout en redressant légèrement la tête face caméra en protégeant ses yeux du soleil. Le couple échange tranquillement des propos sur la situation. Madame est ainsi offerte à tout passant intéressé par la scène d’exhibition, que redouble et pimente la situation de filmage. Juste du « naturisme », sans doute… La question de l’exhibitionnisme du et dans le couple ayant été soulevée par la défense18, Gisèle Pelicot veut déminer. Et voici comment elle s’y prend : « « J’ai l’impression que la coupable c’est moi, et que derrière moi les cinquante sont [des] victimes » et que, « parce que j’ai fait du naturisme, je serais exhibitionniste ? C’est moi la coupable et eux les victimes. D’ailleurs, ils devraient s’asseoir à ma place« a-t-elle ironisé », commente Le Monde19. Une antiphrase qui pourrait bien ne pas en être vraiment une. L’ironie n’est peut-être pas celle, au premier degré, que relève candidement le si… clairvoyant quotidien du soir. Mais celle plutôt qui consiste, « vêtu[e] de probité candide et de lin blanc20», à narguer son monde, en lui mettant sous le nez, avec une verve et un aplomb proprement virtuoses, une vérité désactivée puisque a priori interdite.

Ajoutons que Gisèle Pelicot nia avoir eu jamais connaissance de ces photos ou vidéos, alors qu’elles la montrent parfaitement éveillée, et fixant l’objectif avec un contentement manifeste. Mais l’on décida bien sûr de la croire21.

Une vidéo notamment22, qu’il eût peut-être été utile de projeter au cours du procès, démontre de la plus flagrante façon la complicité rien moins que trouble du couple. Madame, en petite tenue, est filmée par monsieur en train de mettre son soutien-gorge. Le dialogue entre les deux époux oscille entre rire graveleux et agacement plus ou moins feint de madame : « t’es dégueulasse, j’en ai marre de vivre avec un pervers » (rires de madame) « oh, t’aime bien ça », rit à son tour monsieur. Gisèle, qui n’a pas bronché, ni paru le moins du monde offusquée lorsque d’un geste obscène, monsieur lui a pincé le sexe à travers la culotte, se tourne pour montrer son « joli p’tit cul, hein », comme le dit élégamment son époux, répond à toutes ses demandes, visiblement habituelles tout en déclarant avec une certaine véhémence qu’elle « n’en a pas envie, na ! » – offrant ainsi à son mari le (faux) « non ! » (et la « pudeur » offensée ?) qui le comble. Et à la fin, que dit-elle ? « Fais voir ? ». Autrement dit, ce qu’elle désire – son plaisir –, c’est : voir la vidéo.

Dans une autre vidéo, filmée sous la douche avec gros plans sur son sexe, elle s’exaspère, et menace Dominique : « Si tu continues je vais dire à ta fille ce que tu fais ». Lui dire quoi, au juste ? Car comme on sait, des photos dénudées de Caroline Pelicot endormie, dans une lingerie qui ne lui appartient pas, figuraient dans le matériel informatique saisi – images dont Gisèle Pelicot, dans une de ses auditions, assure sans ciller qu’elles « ne sont pas indécentes ». La question ne fut pas posée, pour l’excellente raison que cette pièce qui appartient à ce qui a été saisi sur l’ordinateur de Dominique Pelicot, pourtant capitale pour éclaircir ce qui pouvait se jouer dans ce couple, et donc pour la manifestation de la vérité, ne fut pas instruite. A fortiori ne fut-elle pas versée aux débats.  

Ajoutons que dans la vidéo en question, Gisèle rabroue vertement Dominique, qui réagit en s’esclaffant, mais elle poursuit néanmoins tranquillement sa toilette sous l’œil du voyeur, sans manifester la moindre gêne, sans chercher à se protéger de son regard, ni se montrer inhibée ou apeurée. Ainsi sont-ils l’un et l’autre à la fois actifs (filmer en voyeur/invectiver en dominatrice) et passifs (subir le filmeur, encaisser joyeusement la réprimande). Partition parfaite pour couple parfait.

Par ailleurs, on voulut se voiler la face s’agissant de l’attitude lors des audiences de celle qui continue à se faire appeler Gisèle Pelicot, curieusement jumelle23 de celle de Dominique Pelicot – les deux ex-époux s’étant montrés tout au long du procès remarquablement accordés sur la même version des faits. Sa froideur et un total défaut d’empathie envers la souffrance manifeste de sa fille Caroline24 photographiée à son insu dans des sous-vêtements appartenant à sa mère, et convaincue d’avoir été abusée par son père ? Dignité. Son étrange commentaire en réponse à la question d’une avocate au sujet du viol et du meurtre de Sophie Narme jugé « regrettable » par Gisèle Pelicot ? Dignité. Son absence d’émotion, et même du moindre trouble face à des vidéos publiquement projetées pourtant très perturbantes ? Dignité encore. Et « courage » magnifié.

Dignité ? Vraiment ? Ou bien plutôt clivage pervers, sinon jouissance tranquillement exhibitionniste ? Certes on a bien compris que « la honte doit changer de camp », et que Gisèle faisait à la Cause le don de sa personne. Pourtant, pour une femme qui ne cesse de clamer qu’elle est « extrêmement pudique », le refus du huis-clos, conduisant à offrir au monde entier le spectacle indiscutablement pornographique des scènes de sexe qui avaient lieu dans la chambre conjugale alors ouverte à tous les regards, cela interroge. Car ce ne sont plus, nuitamment et un par un25, les « violeurs », auxquels pour l’opinion le format du procès donnait l’allure informe d’un monstrueux agrégat, sorte d’hydre sexuelle à cinquante têtes – « une immonde confrérie du viol26» –, qui se voient conviés à jouir de cette intimité sordidement livrée, mais, au grand jour de la « justice » et des médias, les nouveaux adeptes d’un Youporn planétaire. 

Une « dignité » et un « courage » récompensés, en tout état de cause : courrier de Buckingham Palace, signé de Camila, courrier de Gérald Darmanin, prosternations de François Bayrou, Yaël Braun-Pivet, Gabriel Attal, Michel Barnier, et de tout ce qui compte en politique, en France et à l’étranger27 (il manque le Pape) – autant de légitimations venant ratifier ce qui donne pourtant le net sentiment d’une imposture. Élue parmi les femmes les plus influentes de l’année par le magazine Time (perspicace en effet…) Pétition pour l’attribution du Prix Nobel de la Paix28 (avec pour slogan : « violeur, ta bite dans un mixeur ! », selon une des pancartes du fan club féministe » ?) Contrat éditorial mirifique enfin, signé pour son histoire édifiante, co-écrite avec la journaliste Judith Perrignon, qui fut également la plume de Marceline Loridan, compagne de déportation et amie de Simone Veil29. Où l’on retrouve l’hyperbole (et le mensonge) propres à l’idéologie #MeToo, la violée « survivante » apparaissant comme l’équivalent des rescapés des camps de la mort.30

Et la joie de vivre, ainsi, parut le 17 février 2026 chez Flammarion, et simultanément en vingt-deux langues. Ce « témoignage baigné de lumière », selon les termes quelque peu emphatiques du quotidien Le Monde qui fit sa Une sur cet événement planétaire, bénéficia d’une promotion proprement étourdissante, accomplissant ainsi le plus merveilleux unisson de l’ensemble des médias qu’une dictature totalitaire ait pu rêver. Phénomène fascinant d’un discours de persuasion mondial, les mêmes éléments de langage répétés ad nauseam sans une once de questionnement ou tout au moins de distance critique, pour construire ce qu’il faut bien appeler une entreprise planétaire vouée au culte de la personnalité et à la vénération quasi religieuse – ce que l’intéressée si « pudique » et si « discrète » reconnaît elle-même non sans jubilation – de « l’invincible » Gisèle, « martyre publique, à l’instar d’une Sainte médiévale31». Certes… Et tous de s’adonner, au nom du Bien, aux jouissances inavouables d’une hypnose collective. Si ce n’est là une emprise », qu’est-ce donc ?

D’autant plus efficiente, ajouterons-nous, qu’en l’occurrence cet étrange envoûtement semble aimanté par un effet miroir comme magiquement captateur : opère alors – pas sur tous bien sûr, uniquement sur qui irrésistiblement le désire – un ensorcellement délicieux, monstrueux, agi en son cœur même par une itérative et contagieuse scène d’endormissement. Scène exhibée tel un totem, en même temps qu’elle constitue le lieu d’une pornographie morbide brutalement dévoilée. Tel se dresse, médusant, l’autel d’une fascinante offrande : « Voyez, je dors, je n’y suis pour rien, quasi morte, je n’y suis pas. Maintenant, communiez ! ». « Endors-moi ! ». Et tout sera permis – « avec moi absenté ».Et vous tous, « Dormez, je le veux ! » (comme dans la pièce éponyme de Feydeau), et soumettez votre esprit à la Parole de « l’éveilleuse » – selon le mot involontairement ironique de l’historienne féministe Michelle Perrot dans son ode à Gisèle Pelicot au cours de l’émission La Grande librairie

Se voient ainsi convoqués, dans la connivence d’un déni quant à ce qui se joue dans cet unanimisme et cette ferveur obligatoires, le fantasme primaire et l’attrait mortifère d’un ravissement si total que le sujet s’y anéantit. Ainsi devient-il possible que, à l’abri de l’identification honorable à un personnage béatifié de martyre au « corps supplicié32», se donne libre cours la séduction taboue, crûment exprimée par un auteur comme Louis-Ferdinand Céline, qu’exerce l’abjection – ici sexuelle, sur un mode célinien33 – en ce qu’elle peut avoir de plus putride. Céline en effet qui tout au long de son œuvre, avec une jouissance désespérée, et au-delà même de ses répugnants pamphlets antisémites, plonge le lecteur dans les plus infects bas-fonds de l’âme humaine, cloaque en étendard. Une prose torrentielle, boueuse, et pour autant précise comme un scalpel, dont les trouvailles brutales, inouïes, ne laissent rien ni personne indemne. La récente publication d’un inédit tel que Londres34 le confirme avec une force saisissante.

Au moins ne joue-t-il pas la carte truquée d’une sainteté immaculée et d’un glamour lustral.

Dans l’adhésion croyante qui refuse toute distance, toute question, tout mouvement de réflexion autonome, comment ne pas discerner, en abyme, le redoublement secret de la scène originelle horrifique ? Dans cette pétrification de l’intelligence, aliénée à un récit voyeuriste édifiant, comment ne pas percevoir en filigrane l’image d’une marionnette macabre, sur laquelle d’autres sexuellement s’activent ? Telle s’impose la désormais icône, surexposée dans son obscène châsse médiatique ornée des pierreries douteuses du toc sordide abondamment servi aux foules.

Voilà qui nous dit, sur une époque capable de fabriquer pareille figure mythique, quelque chose qu’il est assurément urgent de méditer. Car à travers tout ce bruit se signale la tentation silencieuse, effrayante, du renoncement à l’exercice d’un regard et d’une pensée libres. Terreau fangeux du pire. Laissons pour l’instant en suspens cette intuition, à élucider chemin faisant.

Éléments pour une autre perspective

Reprenons.

C’est un fait que Dominique Pelicot a livré son épouse, droguée, à des hommes venus la baiser – il n’y a pas d’autre mot – alors qu’elle était dans un état d’inconscience évident, cela sur une longue période. Il se livrait d’ailleurs lui-même à certains actes sur son épouse, sous le regard des invités. Lesquels, pour la plupart, n’ignoraient pas qu’ils étaient filmés ou en tout cas photographiés. Plutôt curieux, lorsqu’on est venu avec l’intention de violer. Intention pourtant constitutive du crime, mais jamais démontrée lors du procès. Et quant à la prétendue « inculture du viol » (sic) qui éclairerait les actes « criminels » de tous ces hommes – selon la thèse « humaniste » avancée par Claire Berest35, autre hagiographe de Gisèle Pelicot –, ce n’est rien de plus qu’une formule rhétorique vide de sens.

C’est un fait aussi que ces actes, choquants, laissaient des traces36. Traces non interprétées, en dépit de leur accumulation, par celle qui subissait ces actes. 

C’est un fait que les médias se sont jetés sur cette affaire avec une avidité qui confine à l’obscénité37, fabriquant, en même temps que des cohortes de voyeurs aveugles, une Sainte – très explicitement consentante à sa béatification. Dût-elle y sacrifier une « pudeur » constamment alléguée. Malaise, pour nous tout au moins – loin d’être seule en ce cas, loin s’en faut.

C’est un fait que nul questionnement risquant de fissurer la version construite aux fins d’édification des égarés qui n’auraient pas encore compris le concept de « culture du viol » n’a été admis, ce qui a permis d’attaquer assez frontalement la légitimité même d’une défense des cinquante-et-uns accusés. Seule l’avocate de Dominique Pelicot, aux petits soins pour Madame il faut dire, trouva grâce aux yeux des médias. Une héroïne paradoxale dans le plan comm’ de ce procès, et parfait alibi de l’impartialité affichée de la justice et de l’équanimité des médias.

C’est un fait que l’on n’a pas voulu mettre à l’épreuve le « récit » selon lequel Gisèle, victime intégrale totalement « sous emprise » de Dominique, non seulement n’était en rien partie prenante de ce scénario poisseux, encore moins consentante, mais ne s’était jamais doutée de quoi que ce soit.

Sur ce dernier point, semble-t-il, la jouissance manipulatrice de duper triompha si visiblement qu’elle creva – mais littéralement pour le coup – les yeux de tous. Tant et si bien que les voix autorisées qui commentèrent l’affaire, aussi bien les magistrats qui la jugèrent se laissèrent bien volontiers aveugler. Une jouissance véritablement exquise, communicative peut-être, que raffinait encore la divine surprise de constater que ça fonctionnait aussi facilement, et que sans doute une bonne part des thuriféraires de l’emblématique héroïne pris, eyes wide shut, dans la redoutable toile d’araignée de l’entreprise édifiante, faisaient  résolument semblant d’adhérer à ce narratif des plus improbables. Alors crurent-ils ? Ou bien affectèrent-ils de croire ce qui n’est en rien plausible ? La question reste ouverte – tout au moins pour une partie des supposés « croyants ». Avons-nous eu affaire à une sorte d’équivalent du Credo quia absurdum (je crois parce que c’est absurde) de Saint Anselme ?

Quoi qu’il en soit, si Dominique Pelicot est à l’évidence l’inquiétant psychopathe – le « pervers narcissique » – dénué de tout scrupule que diagnostiquent à juste titre les experts qui l’ont examiné, comment évacuer tout de go la question de la figure que le psychanalyste Alberto Eiguer, mentionné plus haut, désigne comme son « complice » – nous préférons pour notre part parler de « comparse », ou mieux de « partenaire38? Comment considérer l’aveuglement si têtu d’une conjointe – plus de cinquante ans de mariage tout de même ? Ne faut-il pas faire l’effort, malgré tout, de chercher à penser cette cécité ?

La question de savoir si Gisèle Pelicot était ou non « consentante » aux agissements perpétrés sur elle nous semble en réalité mal posée. Sauf preuve du contraire, sans doute ne l’était-elle pas, justement – tout au moins au sens admis du terme. En revanche, et précisément en cette éclipse du consentement consubstantielle à pareil scénario, qu’elle ait pu être partie prenante, dans un montage pervers de très haut vol, il n’est aucunement interdit de l’envisager. Un scénario véritablement extrême, en ce qu’il déroute en effet, et explose les codes d’un dispositif libertin au sein duquel tous les protagonistes sont censés savoir à quoi s’en tenir. Dans une relation d’emprise perverse avec un époux tel que Dominique Pelicot, emprise ancrée, en l’occurrence, dans les formes les plus déréglées – corruptrices de toute réalité et de toute relation – que peut prendre la pulsion à but passif décrite dans le chapitre précédent couplée au désir d’auto-aliénation à l’œuvre dans les inquiétants sables mouvants de ce genre d’attachements, il n’est pas aberrant – bien que blasphématoire –, d’envisager son implication dans cette ténébreuse histoire. Implication inconsciente pour la part pulsionnelle, comme chez n’importe qui (y compris les plus grands pervers) ; semi-inconsciente pour la part de déni (de la réalité matérielle) et de désaveu (de sa propre réalité psychique) : « je n’y suis pour rien, je n’ai jamais su ». Voire… La question mérite en tout cas d’être instruite. Feindrons-nous encore d’ignorer que la soumission (apparemment) totale, l’abandon sans défense sont des drogues dures ? A fortiori lorsque leur mise en scène est rendue invisible – à la manière paradoxale de la lettre volée39 –, escamotée par l’obscène triomphe victimaire. Craindrons-nous d’admettre que, de surcroît – et c’est d’une banalité totale –, les places sont réversibles, ainsi que l’a démontré, au procès d’Avignon comme lors de celui du seul appelant en octobre 202540, l’attitude froidement dominatrice de Gisèle Pelicot, ses phrases envers les accusés cinglant comme des coups de fouet41– mais ménageant étrangement, toujours, l’instigateur revendiqué des nuits de Mazan, Dominique Pelicot, lequel, avec une morgue inentamée et un cynisme consommé, endossa pour la galerie le costume du pénitent42 ?

Les dindons de cette farce cruelle ayant été les « invités » – pour un certain nombre d’entre eux en tout cas –, sortes de sex toys capturés et noyés dans les abysses de la « part maudite » tapie en chacun des partenaires du couple Pelicot. Et sans doute, par ricochet, dans la leur – « à l’insu de leur plein gré » selon la formule désormais célèbre.

C’est sur cette interrogation que nous rencontrons ce que le romancier Junichiro Tanizaki décrit si admirablement dans son roman La Confession impudique43, œuvre trouble autant qu’éclairante par son admirable acuité : le secret en miroir – un double miroir sans tain, chacun épiant l’autre qui feint de l’ignorer – des partenaires sur la jouissance. Autrement dit, et le roman le montre avec une virtuosité époustouflante, chacun des comparses d’un tel jeu d’emprise adresse à l’autre ce message : à savoir qu’il fait semblant de ne pas savoir que l’autre sait qu’il fait semblant de ne pas savoir ce qui se trame dans un jeu sexuel qui suppose, pour pouvoir se poursuivre, que la figure passive ne consente pas aux actes qu’elle subit. Qu’elle subit donc nécessairement à son insu – mais en le sachant quand même, et en signifiant par pièges et détours ce savoir désavoué. 

« Plus je le hais, plus je l’aime44», écrit dans son journal l’épouse qu’abuse, de diverses manières, son époux lorsqu’elle est inconsciente : tout gît dans ce paradoxe, condition d’une jouissance morbide, dont la dissimulation impérative, addictive, est pourtant secrètement exhibée. L’un et l’autre tiennent un journal dans lequel ils consignent vérités et mensonges, feignant dans leurs écrits intimes d’ignorer qu’ils savent que l’autre les lit en cachette. Ils ont pris soin cependant, l’un comme l’autre, de semer à l’intention de l’autre les indices de leur double ruse, et la situation entre eux se renversera – acmé mortelle du jeu –, lorsque le mari sera à son tour plongé dans l’inconscience incertaine du coma. La plus puissante sera en définitive celle qui écrit, après la mort du mari :

« Si je cachais à mon mari que je lisais son journal en cachette, ce n’est pas seulement parce que par nature, « je me donne l’air d’ignorer même des choses que je sais » [citation du journal du mari], mais parce que je devinais qu’en ayant l’air de ne pas avoir lu en cachette, je répondais peut-être aux désirs de mon mari 45».

Aveu cette fois – mais l’époux n’est plus – de la complicité cachée en laquelle, sombrement emmêlés, désir et jouissance ourdissent leurs jeux infernaux46. Car c’est bien d’une jouissance enfin possible, illimitée – jusqu’à ce que mort s’ensuive, en l’occurrence pour le partenaire ouvertement actif – qu’il s’est agi pour l’un comme pour l’autre, sous condition de ce scénario éminemment retors. Et c’est, bien entendu, d’une noirceur terrible. 

Revenons sur ce point à l’affaire Pelicot.

S’agissant de la tonalité à certains moments quasi macabre en effet des nuits de Mazan, on peut supposer que les choses auraient pu probablement aller crescendo, et qu’un jour Gisèle Pelicot ne se réveille pas du tout. Ce qu’elle semble ne pas tout à fait ignorer du reste, à en croire ce qu’elle insinue auprès du psychologue qui l’a expertisée, à qui elle confie comme en passant – c’est dans le verbatim établi par l’expert assez peu perspicace – ceci :

Si j’avais découvert et fait le moindre petit signe montrant que je savais, ce n’est pas dix mais trente comprimés qu’il m’aurait donnés. J’ai compris que j’étais en danger. 

Étrange déclaration, qui sonne comme un double aveu : d’abord qu’elle n’ignore pas que Dominique est capable de tuer – bien qu’elle ne cesse de répéter qu’elle a eu, tout au long d’un mariage constamment décrit comme heureux, une absolue confiance en lui, gentil mari attentionné ; ensuite qu’elle est au courant qu’il la drogue, puisqu’elle dit avoir compris être en danger.  Or ne vient-elle pas d’énoncer que ce danger est lié au fait de savoir, et d’avoir pu en donner des indices ? Que ces phrases cruciales, et d’un strict point de vue logique parfaitement claires, n’aient soulevé d’interrogation chez aucun des protagonistes de la procédure, experts psy comme magistrats – pas plus d’ailleurs, semble-t-il, que chez les avocats de la défense, même les plus affûtés –47, cela ne laisse pas de surprendre. Ce qui s’y énonce – de fait confondant – est-il à ce point inconcevable qu’on en devienne incapable, l’esprit soudain figé, d’en saisir le sens pourtant explicite ?

Pour en revenir à ce qu’elle dit à l’expert passablement sourd, Gisèle sait bien sûr que Dominique sait qu’elle sait – et certes elle n’a pas « découvert » qu’il la droguait, pour l’excellente raison qu’elle le sait depuis longtemps, comme l’attestent plusieurs vidéos où elle lui demande s’il ne lui aurait pas « mis du GHB » (point signalé plus haut) – signe patent qu’à tout le moins elle nourrit quelques soupçons précis –, et que comme elle, il n’ignore rien non plus du danger mortel inhérent au scénario. Un scénario que rend possible, et spécialement excitant, une connivence – et une jouissance – quant à la mise en scène d’un « à son insu » donné pour évident. Mais aussi, et c’est terrifiant, quant à l’issue potentiellement fatale de pareil jeu avec le feu. Du reste – ce qui aurait tout de même pu intriguer – Gisèle Pelicot ne dit absolument pas qu’elle a eu peur. Certes on pourrait déduire de ce qu’elle confie à l’expert qu’elle a été effrayée. Mais on peut se demander si ce danger, identifié et nommé comme tel, n’apparaitrait pas plutôt comme une source d’excitation que de terreur paralysante. On observera en tout cas que jamais Gisèle Pelicot ne semble effrayée par Dominique Pelicot. Son livre l’atteste, autant que les vidéos où on la voit échanger avec ce mari qu’elle domine socialement et économiquement, cela de plus en plus au cours de leur long mariage.

Alors dans ces paroles rapportées – scrupuleusement, on lui fera ce crédit – par le psychologue dans son verbatim, ne retrouvons-nous pas, sombrement agissant, le fantasme nécrophile évoqué plus haut, agissant à travers les mises en scène de Dominique ? Alliance – d’emprise – alors, d’autant plus puissante que, scellée par le montage pervers, elle demeure celée, si visible soit-elle. « Ce n’est pas le diable qui nous tente – c’est nous qui le tentons : nous faisons signe à ses talents, en leur offrant une occasion », écrivait jadis la suprêmement sagace George Eliot48. On ne saurait mieux dire, pour l’un comme pour l’autre sans doute des partenaires de pareille spirale sexuelle morbide.

 Le roman de Tanizaki dont nous avons voulu faire notre fanal dans le ténébreux labyrinthe d’une affaire de toute part faussée n’est qu’une fiction, certes. Mais dans sa vérité dérangeante, elle offre une vue pénétrante sur quelques gouffres de l’âme humaine, au-delà de ce que le grand romancier Vargas Llosa, à l’instar d’un Karl Kraus,  appelle « la superficialité journalistique ». Superficialité et, ici, complaisance avec toutes sortes de falsifications.

Toutes choses égales par ailleurs, et avec la prudence et la marge d’incertitude qui s’imposent, c’est à nos yeux d’un dispositif tel que celui si brillamment décrit par l’œuvre du Japonais que les médias ont été dans l’affaire de Mazan les partenaires actifs – les complices navrants –, répercutant, en la verrouillant au vu et au su de tous, une emprise sinistre – celle qui indéniablement unissait les époux Pelicot – par une autre, non moins sinistre – celle où l’opinion docilement s’aliène.49 Double-emprise, dont les effets de brouillage et de déréalisation se sont révélés redoutablement efficaces. 

Pas sur tous néanmoins : beaucoup, ne l’exprimant qu’en privé cependant, sont restés dubitatifs face aux certitudes professées par cette longue et spectaculaire pièce de théâtre médiatico-politico-judiciaire évoquant irrésistiblement, par l’engouement et la ferveur qu’elle a mondialement suscitées, les Passions50, Moralités et Mystères du théâtre médiéval. Voile mystifiant d’un jeu de dupes littéralement sidérant. 

 Plus récemment pourtant, à parcourir les commentaires des internautes sur les pages Faceboook ou Instagram de différents médias (BFM, France Télévisions, et nombre d’autres), on s’aperçoit que, en pleine fanfare promotionnelle des mémoires de Gisèle Pelicot, et dans un saisissant contraste avec la tonalité hagiographique qui  accompagne dans tous les médias un story telling  plus ou moins bien ficelé, la très grande majorité des posts dissonent, et expriment un très grand scepticisme, voire un réel dégoût quant à la version de l’histoire à laquelle tous sont sommés d’adhérer.

Un écart à méditer, qui est allé grandissant dès lors que Florian Pelicot51a fait état sur tiktok, puis dans différents médias, de son projet d’un one-man show humoristique sur cette histoire, dont on conçoit qu’elle ait été traumatisante pour les enfants d’un pareil couple. Une sorte de catharsis personnelle en somme, plutôt que « de rester pleurer sous sa couette » (sur sa mère ? ou sur lui-même ?) The show must go on ? C’est ainsi que beaucoup interprétèrent la chose, percevant sans doute alors, plus ou moins confusément, que quelque chose là encore clochait, s’agissant précisément du « calvaire » de Gisèle Pelicot. Imaginerait-on en effet le fils, mettons, d’une ancienne esclave sexuelle yezidie concevoir pareil projet ? Impossible. Autrement dit, cette initiative – approuvée par une mère « victime d’un des plus abominables crimes sexuels de tous les temps » (selon le narratif adopté par les médias) – signale que, plus ou moins inconsciemment, Florian Pelicot sait que tout cela pourrait bien n’être qu’une vaste mystification. Une pyramide de Ponzi médiatique en réalité. Car s’il était réellement persuadé que sa mère avait subi tant et tant de sévices et d’outrages, ce genre d’idée « artistique » n’aurait pas pu même lui effleurer l’esprit. A fortiori si peu de temps après les événements.  Ça ne tient pas. Même pour qui prétend montrer « qu’on peut rire de tout », ainsi que rationnalise Florian Pelicot. Si bien que paradoxalement, celui des trois enfants Pelicot toujours resté le plus proche d’elle, lui qui n’a jamais cessé de soutenir sa mère, pourrait bien, et très probablement à son corps défendant, précipiter sa chute dans l’opinion. Il est aussi celui, qui, il faut le souligner, a dit dans son audition que ses « parents étaient exhibitionnistes ».

En tout état de cause, quoi qu’il en soit de l’énigme irrésolue du personnage de Gisèle Pelicot – tragique, sans doute, quant au noir destin du fantasme au cœur du réel –, il demeure qu’à grand bruit les médias, et toutes les voix autorisées à leur suite, se sont aveuglément – ou cyniquement, pour certains ? – asservis à l’agenda de la purification « féministe » voulue par le mouvement #MeToo, pour lequel cette affaire aura été une aubaine inespérée autant que délétère. 

D’un inavouable vœu : jouir de la mort à l’œuvre 

 Il nous faut faire quelques pas de plus cependant. Car sur quoi exactement a pu faire fond cette saisissante rencontre entre #MeToo et l’affaire de Mazan ? Cela bien au-delà de la désormais ordinaire passion victimaire qui anime l’époque. Pourquoi en effet cette figure-là de « victime » héroïsée, précisément ? 

À lire Et la joie de vivre – un titre-écran ? , on ne peut manquer d’être frappé par l’omniprésence, dans le récit rédigé pour Gisèle Pelicot par Judith Perrignon, de l’image, récurrente, hallucinatoire, du corps de la mère morte, réactivée dans celle d’une femme (comme) morte. Gisèle Pelicot, dans son livre, dira avoir tenté de réveiller cette mère définitivement inanimée. On lit ainsi qu’après avoir vu son père, immensément triste, lui fermer les yeux, l’enfant qu’elle était « secoue doucement l’épaule de Maman pour la réveiller52 » Réaction compréhensible, bien sûr, d’une fillette. Mais aussi sans doute, à considérer tout ce qui suivra, source éminemment trouble, et ambiguë, du fantasme. 

Les choix narratifs – et lexicaux – étant ceux de la ghost writer, il est difficile sans doute de départager exactement ce qui appartient en propre aux abîmes insondables de l’histoire psychique de Gisèle Pelicot, et ce qui, dans l’écriture de Judith Perrignon, procède d’une fascination pour ce motif – fascination symptomatique de ce que nous cherchons à élucider –, en ses avatars les plus bourbeux : car cette morte – la demi-morte des vidéos nocturnes, en laquelle se distord en s’y fondant l’image-fantôme de la mère sur son lit de mort – n’a rien d’une chaste Ophélie flottant au milieu des fleurs, le vocabulaire qu’adopte Judith Perrignon évoquant plutôt des visions d’équarrissage, nous y viendrons dans un instant. 

 En tout état de cause, une symbiose parfaite semble s’être opérée entre les deux femmes, perceptible au cours du festin médiatico-politique53 équivoque qui a accompagné la promotion de ce livre propulsé sur la scène « littéraire » par Flammarion. Ainsi Gisèle Pelicot dira-t-elle en substance, au cours de la promotion, que lorsqu’elle a lu texte rédigé par Judith Perrignon, elle a eu l’impression que c’est elle qui l’avait écrit – son histoire écrite, nous a-t-on martelé, « avec ses propres mots. Comment ne pas lire alors, dans ce motif insistant repris par Gisèle Pelicot en personne sur des plateaux de télévision,54 une forme de justification, calculée ou non – et par conséquent d’aveu – de sa part occulte dans le scénario des nuits de Mazan ?

Le texte de Judith Perrignon en effet, par un étrange mouvement de fusion/absorption dans une psyché que hante un corps cadavérique, met crûment à nu chez l’héroïne de Mazan, sans mesurer sans doute la portée d’un tel dévoilement, ce que la psychanalyste Maria Torok55, dans une réflexion issue d’une perspicacité clinique aiguisée, a décrit comme une des figures du deuil pathologique – « maladie du deuil » dit-elle : « l’incorporation » secrètement voluptueuse – voire orgasmique – de l’objet perdu, acte secret et « triomphe fallacieux » qui « refuse le verdict de la réalité » et prétend, sur un mode hallucinatoire à soi-même adressé, le conserver magiquement. Ce qu’elle désigne comme « le fantasme du cadavre exquis », fétiche sis dans ce qui formera alors une « crypte » au sein du moi. Cette « crypte » pouvant, dans les cas les plus extrêmes, être directement, tout écart métaphorique aboli, le corps propre, se faisant alors tout entier lui-même (pseudo) dépouille, par différents biais ou artifices. 

Maria Torok note en effet que ce processus pathologique d’incorporation56, qui fige tout travail de deuil, peut s’opérer de différentes façons, parmi lesquelles un certain état du corps. Comment ne pas discerner un tel processus dans les états léthargiques traversés par Gisèle Pelicot, une telle hantise macabre dans ce corps cadavérisé offert aux débordements du sexe, via le dispositif des nuits de Mazan ? Et comment ne pas y déceler la source d’un fantasme nécrophile qui n’est pas uniquement celui de Dominique ? En ce sens, Gisèle incarnera répétitivement, dans ces scénarios inquiétants, tout à la fois le cadavre comme cryogénisé de la mère jamais vraiment laissé au repos dans sa tombe et, par délégation via Dominique Pelicot en maître des cérémonies d’un rituel passablement répugnant, le fantasme – sexuel – d’entièrement et définitivement posséder ce corps. Cela moyennant le clivage fort pertinemment relevé par Paul Bensussan, par lequel il devient possible que cette zone funéraire exquise cohabite, comme si de rien n’était, avec une vie qui emprunte toutes les apparences de la normalité. Un clivage tel un glacis qui, à prendre en compte cette dimension   lourdement pathologique d’un deuil impossible, n’est alors à l’évidence nullement la banale imitation hystérique du clivage à l’œuvre dans la personnalité gravement psychopathique du « jumeau » fatal, Dominique. En quelle orgie macabre se sont, dans cette histoire, inextricablement entremêlés les jumeaux mythologiques Hypnos (Sommeil) et Thanatos (Mort) ?

Mais au-delà du destin particulier d’une dimension psychopathologique moins rare qu’on ne pense mais dont l’issue aurait pu être tout autre, destin sinistre à un degré peu commun par ce qui s’en est scellé dans le « pacte57 » originaire du couple Pelicot – et le livre-événement rend cette tonalité funeste plus lisible qu’il n’imaginait probablement le faire –, la question demeure entière de la répercussion planétaire de cette affaire somme toute misérable, et du culte qui s’est orchestré autour de la figure de Gisèle Pelicot. Que viennent nous signifier ce transport et cet égarement au plan d’une réflexion politique ? Enthousiasmes sincères ou feints ; mais le plus souvent les deux à la fois – et c’est alors redoutable : c’est le « double-penser » de 1984, qui impose de « raconter des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement ». « Le processus doit être conscient. Faute de quoi il ne pourrait être mené avec assez de précision ; mais il faut aussi qu’il soit inconscient, faute de quoi il conduirait à un sentiment de malhonnêteté et donc de culpabilité58. », lit-on dans la dystopie si réaliste d’Orwell. Avec quelles tentations de notre présent cette affaire est-elle à ce point entrée en résonance, voire en osmose, par une séduction empoisonnée qui devrait nous inquiéter ?

La réponse à notre question se trouve peut-être dans certaines caractéristiques de la prose de Judith Perrignon, au premier rang desquelles l’esthétisation franchement gênante à laquelle elle se livre du « calvaire » macabre de Gisèle Pelicot. Pour le moins incongrues, deux pages notamment59 écrites façon poème, rédigées à la première personne – Gisèle, mais aussi clairement sa ghost writer – pour relater la scène du choix des vidéos qui seront projetées au procès par ses avocats, dérapent sur la pente glissante d’un lyrisme pour le moins inapproprié. Car le mode stylistique alors adopté, qui en quelque sorte chante les « viols » endurés par ce corps qui « n’était qu’une carcasse. Ma carcasse. Une poupée de chair et d’os », se vautrant dans des effets qui se veulent « littéraires » mais ne sont que narcissiques, invite le lecteur, non pas à prendre conscience de (supposés) crimes abominables, mais à se laisser hypnotiser par cette prose corruptrice, corrompue, en réalité médiocre et au bout du compte ridicule, tant elle exprime, dans son « élégance » affectée, l’aspiration pour son héroïne à un destin d’icône sur papier glacé60. Une prose qui, exhibant sa satisfaction d’elle-même, trahit une fascination pour ce qu’elle décrit si complaisamment : à savoir la mise en scène du fantasme nécrophile en ce qu’il peut avoir de plus glauque. Offerts dans une écriture : le sexe et l’étal de boucherie. Se dévoile ainsi un fantasme nécrophile sordide – seule vérité peut-être d’une histoire par ailleurs falsifiée – ; en aucun cas une vanité, si crue puisse-t-elle être, tel par exemple le poème Une charogne des Fleurs du Mal. 

Nous formons donc l’hypothèse que l’inavouable appétence pour l’aspect nécrophile de l’affaire, que révèle la tonalité du texte rédigé par Judith Perrignon, opère la jonction entre l’aventure morbide de l’héroïne désormais planétaire, et une dimension sourdement à l’œuvre dans le champ socio-politique. Et cela, fait notable que démontrent les morceaux de bravoure que nous avons mentionnés, à travers la piètre contrefaçon d’une littérature du témoignage et de l’extermination61.

Car si dans le champ privé un tel fantasme, si déplaisant soit-il, ne conduit pas nécessairement au crime qui l’accomplirait intégralement – bien que cela puisse devenir le cas, et la question se pose concernant les cold caseimpliquant Dominique Pelicot –, au plan collectif et politique, les fascismes, et totalitarismes de toute obédience, s’avèrent au bout du compte foncièrement nécrophiles. Et cela passe par l’esthétisation kitsch des plus abjects fantasmes en vue de leur donner corps, et de les faire réaliser par des masses dociles nourries à l’opium des plus lénifiants mensonges – ce qu’avaient parfaitement perçu des auteurs  aussi pénétrants que Walter Benjamin réfléchissant à cette dimension clinquante d’exaltation morbide de la politique totalitaire du fascisme62, mais aussi nombre d’écrivains refusant de plier sous le joug des régimes et idéologies qui haïssent liberté et clairvoyance, leur préférant la mort des âmes – ou la mort tout court –, l’extinction de la réflexion, la veulerie comme habitus, et l’avilissement général. Passion vénéneuse de la corruption – dans tous les sens de ce terme. Rappelons l’épigraphe de ce chapitre, de la plume de Nadedja Mandesltam qui en connaissait un rayon sur le totalitarisme : « L’absence de discernement a toujours une odeur de cadavre63». Elle parle, bien sûr, de l’adhésion anesthésiée – par la peur, ou par l’opportunisme – aux discours mensongers du pouvoir stalinien.

Le passage du fait divers de Mazan – présenté comme un crime collectif sur la personne d’une femme à qui il a suffi d’affirmer que tout cela s’était passé « à son insu » pour que l’affaire soit entendue – au mythe politique qui s’est cristallisé autour de lui signale le dangereux tropisme de l’époque vers un totalitarisme que la philosophe Renée Fregosi décrit comme « rhizomique64», tant il se diffuse insidieusement au sein du monde social. Un mythe de cette nature dispose, on l’a compris, à avaler sans sourciller toutes les invraisemblances, pourvu qu’on puisse « légitimement » jouir d’un fantasme nécrophile grossièrement grimé en vertu. Ainsi, en couronnant une si douteuse figure de « victime », la rencontre entre #MeToo, qui entend accomplir la véritable « révolution féministe », et les fantasmes furieusement contagieux qui habitent l’affaire Pelicot exprime, on ne peut plus clairement, que ce mouvement, auquel la soumission jusqu’à l’absurde est désormais générale, est l’avant-garde et, à ce jour, l’effectuation la plus aboutie d’un tel totalitarisme. Il accouche d’une vision du monde d’autant plus monstrueuse qu’elle formate collectivement la sphère de l’intime.

Telle est la leçon de Mazan : elle nous renseigne sur la nature d’une idéologie qui a gagné peu à peu les institutions, soumis une classe politique opportuniste, enrôlé enfin la sphère médiatique, désormais dévouée à la mission d’instaurer la toute-puissance de narratifs conformes à cette Weltanschauung – au premier rang desquels celui qui a transformé en vérité le récit sur lequel se sont accordés les époux Pelicot. Peu importe dès lors que l’histoire soit trafiquée. Faux est Vrai, pour le dire à la manière d’Orwell. 

Incidences majeures sur tous, ordonnant une stricte séparation des sexes : l’un avéré comme structurellement agresseur et dépravé, l’autre structurellement irresponsable et pur. Où l’on voit se manifester une curieuse « éthique de l’irresponsabilité » (féminine), pour citer ici une judicieuse formule que je dois à François Rastier : la culpabilité collective, effectuée ou non, des hommes – exemplifiée dans ce procès de groupe, les « violeurs » y formant une masse violeuse indistincte – permettant de soutenir le défaut de conscience individuelle des femmes », victimes « systémiques » : partant, non plus sujets. « Victimes », et en cela se trouvant assurées d’un pouvoir despotique, et éradicateur. « On n’établit pas la dictature pour sauvegarder la révolution, on fait la révolution pour instaurer la dictature.65», notait, sombrement lucide, Georges Orwell. Dans l’allégeance à cette héroïne, avec toutes les conséquences, législatives judiciaires, sociétales qu’entraîne une emprise – au sens le plus précis – dont chaque dévot, mais aussi chaque suiviste est personnellement comptable, nous y sommes.

Même si – exception de sainteté ? – n’ayant jamais perdu sa « joie de vivre », et ayant « retrouvé l’amour », Gisèle Pelicot au « corps supplicié » explique que non, tous les hommes ne sont pas des violeurs. « On est amoureux comme si on était des adolescents66 »  Résurrection miraculeuse, assurément. Le joli conte rose que voilà… Gisèle et Jean-Loup, telles ces « roses trémières » (sic) qui « perçaient le bitume67 »… On observera au passage que les termes employés par Gisèle Pelicot pour évoquer le sens de son union avec Jean-Loup, et ceux qu’elle utilise s’agissant de celle avec Dominique sont curieusement similaires : « Nous irions toujours ensemble au bout de la souffrance, loin de nos familles meurtries. Je serais son remède, il serait le mien68 », raconte-telle au sujet de Pelicot. « Lui aussi, il a eu des épreuves difficiles dans sa vie. On était deux âmes cabossées quand on s’est rencontrés. […]Nos drames nous ont rapprochés69 », cette fois sur Jean-Loup. Troublant. D’un « jumeau » à l’autre ?

Pour autant, et quoi qu’il en soit de la salvation par l’amour – salvation dont les modalités jadis avec Dominique, jusqu’à aujourd’hui jamais reniées, ne laissent pas d’interroger –, les éléments de langage de la Cause (« le Patriarcat », etc), parfaitement appris et recrachés, restent au cœur du discours invariablement récité par Gisèle Pelicot. Au prix de quelques contorsions théoriques néanmoins. Car les « victimologues » qui vont nous serinant depuis des années que l’on ne saurait jamais, au grand jamais, se relever d’un viol, voyant si guillerette la « victime » de ce long « calvaire », nous servent maintenant, de concert avec une presse émerveillée confite en dévotion, la quelque peu miraculeuse « résilience » de Gisèle Pelicot « revenant à la vie ». Ce n’est pas sérieux. Au moment où nous écrivons ces lignes, se tient le procès in absentia d’un tortionnaire de Daech70  ayant réduit en esclavage sexuel des femmes et des fillettes yézidies. Le contraste entre l’attitude lors du procès de ces femmes, victimes quant à elles d’insoutenables sévices et celle, constamment triomphale, de Gisèle Pelicot, devrait nous faire réfléchir, au-delà des justifications plus ou moins alambiquées qu’elle croit devoir en donner dans son livre.

« Des leçons d’abîme ! » Telle est l’injonction du professeur Otto Lidenbrock, entraînant son neveu Axel hélas (presque comiquement) sujet au vertige au sommet du plus haut clocher de Hambourg avant son départ pour l’Islande en vue de son expédition au centre de la terre, dans le roman éponyme de Jules Verne. C’est à coup sûr une telle leçon que nous inflige l’affaire de Mazan. Vertigineux en effet, l’abîme de « l’insu » ne saurait pourtant exonérer quiconque de sa responsabilité personnelle, et collective. Et ce gouffre s’augmente et se creuse encore de l’aveuglement des « âmes fuyantes », selon la formule terrible de Julien Luchaire dans sa lettre à son fils collaborationniste Jean Luchaire dans le film profond de Xavier Giannoli Les Rayons et Les Ombres. Regardons-le bien en face. En lui se ramasse toute la question de « l’emprise » – en l’occurrence pour le pire. Or fuir – nier, prétendant ainsi magiquement supprimer – l’abîme humain et ses ambiguïtés n’est pas le seul choix possible. Comment s’y rapporter ? Telle est la question qu’il incombe à chacun de trancher.

On le mesure alors en arrivant au terme de cet essai, les dégâts perpétrés par l’aliénation militante aux fourvoiements sur l’emprise sont considérables. Au-delà même de ceux que nous avons décrits jusqu’à présent, dans une société devenant à vive allure une dystopie « féministe71».

Car vouloir à tout prix croire l’emprise est un « stratagème aboutissant à la nécessaire (sic) privation du libre-arbitre72», selon l’étrange et passablement absurde formule d’un magistrat embourbé dans les méandres des usages judicaires embrouillés de cette notion – le plus irrecevable dans cet énoncé étant l’idée de « nécessaire [c’est nous qui soulignons] privation » du libre arbitre –, c’est une coupable folie. Les dynamiques de l’affaire de Mazan, que nous avons cherché à décrire dans toute leur désarçonnante complexité, nous en offrent aujourd’hui une illustration des plus saisissantes.

Or faute de parvenir à saisir avec justesse, sans peur ni faux-semblants, les différents registres et destins de cette figure du lien à la vie qu’est aussi l’emprise dans l’expérience humaine, une figure indubitablement paradoxale car tout à la fois fondamentalement nécessaire et potentiellement dangereuse, on s’égare loin de l’humain, vraiment très loin.

L’une des plus funestes conséquences de cette cécité serait de chercher à se conserver à tout prix – se cadavériser par avance en somme –, en pensant pouvoir rompre avec la passion de vivre et d’avoir vécu – avarice et illusion suicidaires/meurtrières. Comble (dénié) de l’emprise : plus d’emprises ! Et surtout pas celle de l’amour et de l’élan sexuel – les « prédateurs » de genre : menace perpétuelle à éradiquer. En lieu et place de la flamme, de la surprise, et de la liberté de l’amour, comme sa triste grimace : la prison sinistre du tout-glacial pacte pervers. Ainsi va la vie factice – une vie « comme si » – des séides de #MeToo, dont le personnage à succès de Gisèle Pelicot tel qu’il s’est laissé complaisamment fabriquer par la propagande médiatique apparaît aujourd’hui comme un répliquant perfectionné. Tel Raphaël, héros désespéré du bouleversant et ironique roman de Balzac, La Peau de chagrin73, « Presque joyeux de devenir une sorte d’automate. Il abdiquait la vie pour vivre, et dépouillait son âme de toutes les poésies du désir74». La Peau n’en diminuera pas moins inexorablement : il mourra quand même – mais redevenu, enfin, un vivant pareil à tout un chacun, dès lors que, cessant de se cramponner, tel un rapace, à un inexorable étiolement, il accepte presque malgré lui de s’abandonner au désir et à l’amour. L’amour, non sa parodie vitrifiée autour de sa propre personne.

Est-ce le monde que nous voulons ? Oublieux que vivre est toujours, en un sens, ce nouage d’emprise passionné, brûlant, généreux – et risqué – par lequel, tel Faust, on pourrait dire :

Ce qui est le partage de l’humanité tout entière, je veux le concentrer au plus profond de mon être, je veux par mon esprit atteindre ce qu’elle a de plus élevé et de plus secret ; je veux entasser sur mon cœur tout le bien et tout le mal qu’elle contient, et me gonflant comme elle, me briser aussi de même75 .

Pour ne se point jeter sur les récifs cependant, sans renoncer à naviguer, pas d’autre boussole qu’une tenace lucidité. Elle fait dangereusement défaut dans la course à l’abîme qui, prétendant mensongèrement exorciser « l’emprise », précipite au contraire la société et les individus dans ses entraves les plus mortifères.


 

  1. Sur cette affaire, voir aussi notre article : « L’avènement d’une icône mondialisée : questions sur un phénomène médiatico-politique », Médium, 23 septembre 2025, et le clinamen, https://leclinamen.fr/2026/02/lavenement-dune-icone-mondialisee-questions-sur-un-phenomene-mediatico-politique/. ↩︎
  2. La Règle du jeu, janv. 2025, n°84, pp.19-23. ↩︎
  3. Article « All men », notamment. 
      ↩︎
  4. Gardons à l’esprit, au cours des pages qui vont suivre, ce que nous avons développé dans le chapitre 3 de cet essai au sujet de l’allégation d’amour dans le couple pervers.
      ↩︎
  5. Cela par une « prédisposition des femmes à la victimisation », « agneaux » (sic) attirant irrésistiblement le prédateur qui sommeille en chaque homme. Voir Anne-Blandine Caire, Margaux Camous, « De quelques spécificités victimologiques de l’affaire Pelicot », Les Petites Affiches, décembre 2024. Agrégée de droit et Professeur de droit privé et de sciences criminelles, Anne Blandine Caire, logiquement, suggère aujourd’hui d’introduire dans le droit pénal une « présomption de victimité ». Voir Daniel Borrillo, https://leclinamen.fr/2026/03/29/feminisme-radical-la-victimologie-comme-arme-de-destruction-massive/ ↩︎
  6. Il y a cependant au cours des séances nocturnes un certain nombre de réveils de la « victime ». ↩︎
  7. Voir nos développements précédents, en particulier dans le chapitre 3 de ce travail. ↩︎
  8. L’ADN prélevé juste après le crime sur le cadavre a été égaré. On trouve néanmoins celui de Dominique Pelicot dans une tentative de viol, au mode opératoire très similaire à celui qui a coûté la vie à Sophie Narme. ↩︎
  9. L’expression « pervers narcissique », galvaudée par le courant victimaire qui a pris le pouvoir dans les médias,  ne peut rigoureusement s’appliquer qu’à des figures de psychopathes caractérisés, et non, comme c’est aujourd’hui le cas à tort et à travers, à tout personnage perçu comme autoritaire et égoïste.  ↩︎
  10. Gisèle Pelicot avec Judith Perrignon, Et la joie de vivre, Paris, Flammarion, 2026, p. 229.  ↩︎
  11. Pain bénit pour Gisèle Pelicot, qui dans son livre insiste que le fait que selon lui, « l’impensable aveuglement » de l’épouse relevé par l’expert « n’avait rien de la complicité soulignée par certains avocats » (ibid., p. 281). ↩︎
  12. Sur ce point, nous renvoyons le lecteur à ce que, dans le chapitre 3 de cet essai nous avons explicité de ce mécanisme qui permet à une part de la personnalité de faire mine d’ignorer l’autre, par une juxtaposition qui supprime toute tension intra-psychique, et par conséquent toute élaboration psychique. ↩︎
  13. Et la joie de vivre, Paris, ibid., p. 163. ↩︎
  14. Me Isabelle Crépin-Dehaene, laquelle, comme ses confrères en défense, a vu toutes ses demandes d’actes systématiquement refusées. ↩︎
  15. Et ce y compris pour la prise de rendez-vous médicaux.  ↩︎
  16. Attesté par constat d’huissier, à la demande d’une des parties poursuivies. Interrogée à l’audience par une avocate de la défense, Gisèle Pelicot prétendit sans ciller qu’elle « n’était pas au courant ». Bien sûr, on la crut. ↩︎
  17. Toutes n’ont pas été dévoilées, mais quelques-unes, prises au cours de la même période dans l’intimité du couple et visiblement posées, sont, dans leur extrême crudité, particulièrement explicites quant à une propension à l’exhibitionnisme, soulevée ensuite par certains avocats de la défense : des impies, qui salissaient la « dignité » de Gisèle Pelicot a alors commenté, outrée, la presse qui a « pudiquement » omis de les décrire. Ajoutons que de telles images, franchement pornographiques, sont caractéristiques de ce qui se poste sur nombre de sites dits « libertins ».  ↩︎
  18. Voir – pour l’un des articles les plus précis – : https://www.franceinfo.fr/faits-divers/affaire-des-viols-de-mazan/vous-n-auriez-pas-des-penchants-exhibitionnistes-au-proces-des-viols-de-mazan-gisele-pelicot-confrontee-aux-questions-inquisitrices-de-la-defense_6788512.html
    Un exhibitionnisme mentionné au sujet de ses parents par Florian Pelicot dans son audition. 
      ↩︎
  19. Le Monde, 18 septembre 2024. ↩︎
  20. Victor Hugo, La Légende des sièclesBooz endormi. ↩︎
  21. Un parti pris qui fut appliqué par tous pour l’ensemble de ses déclarations, y compris celles qui sont manifestement fausses – et dont elle aurait parfaitement pu du reste s’abstenir.  Exemple :  en janvier 2025, Dominique Pelicot est, à nouveau, entendu sur les cold case. Gisèle Pelicot fait alors savoir par ses avocats que « bien évidemment » elle découvre « ces dossiers par la presse comme tout un chacun ». (https://www.franceinfo.fr/societe/justice/enquete-dominique-pelicot-accuse-de-viol-et-de-meurtre-dans-les-coulisses-de-l-enquete_7046060.html.) Elle a pourtant été auditionnée au pôle cold case de Nanterre fin 2022 sur cette affaire, dont il a également été explicitement question en audience lors du procès de Mazan.
      ↩︎
  22. Scellé n°5, comme plusieurs des images que nous évoquons. ↩︎
  23. Dans Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot, étrangement, parle des débuts de son histoire d’amour avec Dominique Pelicot, qui commence avec « le sentiment d’un pacte » : en ces termes : « Nous étions amants et nous étions des jumeaux » (op. cit. p. 25-26). Au fil des ans, comment un tel « pacte », où s’accomplit la fusion rien moins que romantique des âmes sœurs, s’est-il scellé ? ↩︎
  24. Gisèle Pelicot alla même jusqu’à lui reprocher de « se donner en spectacle », au cours du procès. Un comble, tout de même – et, dans pareilles circonstances, une violence maternelle caractérisée. Car question « spectacle », les talents de la mère semblent défier toute concurrence. ↩︎
  25. Lesquels ne se connaissaient pas et ne s’étaient jamais rencontrés. ↩︎
  26. Et la joie de vivreop. cit, p. 228. Comme si, pour cette formule qui évoque une sorte de rituel sexuel aux allures de messe noire, et en cela manifestement impropre à décrire la situation, une réminiscence de scènes du film de Stanley Kubrick Eyes wide shut avait inspiré la plume de Judith Perrignon. Façon de signifier, bien involontairement l’aveuglement massif induit par la grand-messe médiatique qui se célèbre autour des nuits de Mazan ? ↩︎
  27. « Merci Gisèle Pelicot ! » crurent ainsi bon de twitter le chancelier allemand Olaf Scholz ou le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez. Le premier ministre François Bayrou déclara pour sa part : « le combat de Gisèle Pelicot nous oblige tous et doit être poursuivi. » ↩︎
  28. Initiative qui pourrait bien aboutir en 2026, pour faire de Gisèle Pélicot une figure nobélisable. ↩︎
  29. Et tu n’es pas revenu, Paris, Grasset 2015. De la Shoah à Mazan en somme, s’agissant de Judith Perrignon. Un trajet qui peut laisser quelque peu perplexe… Revendiqué en tout état de cause dans différents médias, de BFM à de Livres Hebdo, par Sophie de Closets (directrice générale de Flammarion) qui, toute honte bue, alla démarcher Gisèle Pelicot lors du procès de Mazan, lui proposant comme ghost writer Judith Perrignon, justement parce que celle-ci avait été la plume de Marceline Loridan.  ↩︎
  30. Voir S. Prokhoris, Le Mirage #MeTooop. cit., chap. 2, « de la « shoahtisation » des atteintes sexuelles : enjeux », p. 53-86. ↩︎
  31. Entretien dans Vogue UK, du 19 février 2026, https://www.vogue.fr/article/gisele-pelicot-entretien-livre-et-la-joie-de-vivre) ↩︎
  32. C’est là un des éléments de langage, christique, abondamment utilisé au cours de la promotion du livre de Gisèle Pelicot. ↩︎
  33. Voir la lecture de Jean-Claude Raspiengeas au
    ://www.editions-allia.com/files/note_8205_pdf.pdf ↩︎
  34. Louis-Ferdinand Céline, Londres, Paris, Gallimard, 2022. ↩︎
  35. Auteure d’un livre d’édification sur le procès de Mazan, intitulé La Chair des autres (éditeur), elle n’hésite pas, elle non plus, à évoquer explicitement la Shoah (à travers la tarte à la crème de « la banalité du mal ») au sujet de ces « viols ». ↩︎
  36. Notons que si Dominique Pelicot qui, paraît-il, après les séances nocturnes, se livrait sur la personne de son épouse à une toilette intime dont l’efficacité reste à démontrer, avait réellement souhaité qu’elles laissent le moins de traces possibles, il aurait exigé des visiteurs obéissants le port du préservatif. ↩︎
  37. On les vit nettement moins passionnés par l’affaire de Joël Le Scouarnec, qui a pourtant agressé sexuellement près de trois cents enfants. ↩︎
  38. Complicité inconsciente – symptôme relevant de la névrose –, ou déniée – jouissance désavouée signalant la perversion. Voir chapitre précédent. ↩︎
  39. Dans cette nouvelle d’Edgar Poe, le détective Auguste Dupin parvient à retrouver une lettre de la plus haute importance qui a été dérobée dans les appartements royaux. La police a exploré en vain toutes les cachettes possibles au domicile de celui qu’elle soupçonne. Mais Dupin a compris que le coupable l’a mise au contraire en évidence sur son bureau – en la froissant un peu, comme s’il s’agissait d’un papier négligeable –, justement là où personne ne songerait à aller la chercher.  ↩︎
  40. Il vit sa peine alourdie, « sans doute en raison du préjudice supplémentaire qu’a à avoir à subir la victime avec ce nouveau procès » – selon les mots quelque peu surprenants de son propre avocat – par l’exercice de son droit d’appel (Le Figaro, 10 oct. 2025).  ↩︎
  41. Tout comme elle se montra au cours du procès extraordinairement brutale envers sa fille, qui finit par se retourner contre sa mère. Voir ses entretiens dans The Telegraph (25 août 2025) et dans le Corriere della Sera (27 septembre 2025), où elle va jusqu’à accuser sa mère de complicité à ses dépens avec Dominique. À l’approche de la publication du livre de Gisèle Pelicot cependant, on la vit faire soudain machine arrière, assurant dans Le Parisien du 10 janvier 2026 avoir renoué une relation « apaisée » avec sa mère, dont elle, entérine la version, sur un ton quelque peu forcé néanmoins. De même elles furent présentes côte-à-côte à Paris lors de la marche des femmes du 8 mars 2026, où Gisèle Pelicot, qui y fit telle une star une brève apparition, fut ovationnée. Pour quelles raisons abdique-t-elle ainsi ? La question reste ouverte. ↩︎
  42. L’article publié par Henri Seckel « Au procès en appel des viols de Mazan, Dominique Pelicot, témoin inutile » (Le Monde, 8 oct. 2025) est à cet égard saisissant, qui nous présente un Dominique Pelicot souffrant, empli d’un repentir touchant, et qui a eu la décence (comprend-on) de s’abstenir de faire appel. Le journaliste nous ferait presque verser des larmes sur ce pensionnaire du Purgatoire en voie de rédemption. Un homme que sa fille compare tout de même au personnage effrayant du Silence des agneaux (The Telegraphart. cit.). Le procès de Mazan n’avait-il pas agi comme un leurre, faisant diversion quant à un autre procès, qui n’aura peut-être jamais lieu, celui des cold case ? ↩︎
  43. Junichiro Tanizaki, La Confession impudique (1956), trad. G. Renoneau, Paris, Gallimard, Folio, 1977. ↩︎
  44. J. Tanizaki, La Confession impudiqueop. cit, p. 89. ↩︎
  45.  Ibid., p.165. ↩︎
  46. D’une autre façon, exceptionnellement subtile, le film de Claude Chabrol, Juste avant la nuit, propose une dissection éblouissante de la ronde vertigineuse dans laquelle le mistigri secret d’un « subir » explicitement actif circulera d’un protagoniste à l’autre au sein d’une très trouble partie (plus ou moins) secrètement carrée. Deux couples amis étroitement liés, et croisés en un couple adultère – l’épouse de l’un est la maîtresse de l’autre, « meilleur ami » de son mari. Un quatuor que soudera, une connivence désavouée autour de la réversibilité d’un vœu : « être tué/tuer ». Ainsi la scène de crime inaugurale – le meurtre subi/le meurtre commis, (plus ou moins) clandestinement désirés, sous couvert de jeu érotique, dans le lien des amants, –, bouclera en spirale sur une autre scène : celui qui tua se laissera/se fera tuer à son tour, par son épouse cette fois. Triomphe, complet, dans le vortex d’un démoniaque jeu de « qui perd gagne ». ↩︎
  47. Ajoutons que sur le plateau de La Grande Librairie le 11 février 2026, en évoquant sa première audition au commissariat de Carpentras, il échappe à Gisèle Pelicot que, interprétant le regard du sous-brigadier Laurent Perret qui la questionnait sur ses relations avec Dominique, après le moment de l’audition consacré aux filmages sous les jupes, elle « sait ce qui va venir après ». Autrement dit, elle sait ce qu’il va lui montrer : les vidéos des nuits de Mazan. On a beau retourner la phrase dans tous les sens en effet, elle ne dit pas autre chose que ce qu’elle dit. ↩︎
  48. Georges Eliot, Félix Holt le radical, 1866, trad. Alain Jumeau, Paris, Gallimard, Folio, 2021, p. 678. ↩︎
  49. Sur ce dernier point, il est frappant d’observer que beaucoup de personnes qui s’étaient très vite dit in petto que quelque chose clochait dans cette histoire ont fini par répudier leur perception initiale – simplement réaliste –, finissant par se soumettre au narratif fabriqué à grand bruit par les médias. Tout comme dans l’expérience de Asch, qui démontre comment la perception correcte d’un individu finit par s’évanouir face à un discours qui la contredit, outrancièrement faux mais soutenu par tous les autres avec l’autorité de la certitude. Voir la description de cette expérience troublante sur :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Expérience_de_Asch
    Dans le climat d’idéologie impérieusement victimaire du #MeToo-féminisme, reconnaissons qu’il est difficile de ne pas se plier à la doxa qu’impose un récit parfaitement hégémonique, qui vous offre en prime l’assurance d’être « du bon côté ». ↩︎
  50. Confirmant cela, la création au festival d’Avignon 2025 d’une pièce de théâtre de Milo Rau et Servane Dècle intitulée Le Procès Pelicot – Oratorio en 40 fragments. Ariane Ascaride et Marie-Christine Barrault notamment y interprétèrent le personnage de Gisèle Pelicot. Un « oratorio » : la dimension religieuse de l’affaire est bel et bien assumée. Flammarion, considérant sans doute que le filon Pelicot pouvait encore rapporter quelque profit, publia l’opus sacré quelque semaines à peine après La Joie de vivre. Business is business↩︎
  51. Florian Pelicot, le plus jeune de la fratrie, pense ne pas être le fils biologique de Dominique. Un test ADN est en cours de réalisation en vue de vérifier ce point ↩︎
  52. Et la joie de vivreop. cit., p. 52. ↩︎
  53. Sommet dans le genre, frisant la caricature, ayant été la réception de Gisèle Pelicot à Buckingham par la reine Camila. ↩︎
  54. Au cours de l’émission La Grande Librairie notamment. ↩︎
  55. Maria Torok, « Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis », in Nicolas Abraham, Maria Torok, L’Écorce et le Noyau, Paris, Aubier-Flammarion, 1978, pp. 203- 251. ↩︎
  56. À distinguer de ce qu’on appelle « l’introjection » qui se produit lors du travail normal du deuil, par laquelle l’endeuillé s’approprie et fait revivre à travers sa propre existence des traits du disparu. Ainsi, par exemple, se surprend-il à reproduire inconsciemment des gestes ou des façons d’être qui étaient celles du défunt. Alors que dans l’incorporation, et les fixations qu’elle induit, un cadavre est conservé, par l’introjection à l’inverses sa vie se poursuit, autrement à travers le vivant.  ↩︎
  57. Le mot « pacte » est utilisé par Gisèle Pelicot elle-même pout décrire ce qui s’est initialement noué entre Dominique Pelicot et elle (voir note 23). Et la joie de vivreop. cit., p. 25.  ↩︎
  58. Georges Orwell, 1984op. cit., p. 266. ↩︎
  59. Et la joie de vivreop.cit., p. 249-250. Elles mériteraient à elles seules un commentaire détaillé.  ↩︎
  60. Aspiration qui se verra comblée, comme on a vu : Gisèle Pelicot, corps désormais glorieux de ressuscitée, posant en couverture de ELLE ou de Vogue (GB), ou saluant, telle une reine en visite d’État, ceux qui se pressent pour la voir. 
      ↩︎
  61. Sur cette question, nous renvoyons à François Rastier, Exterminations et littérature – Les témoignages inconcevables, Paris, Puf, 2019 (voir notamment le chapitre 2, « Grand style et falsifications »), et du même auteur Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant, Paris, Cerf, 2005. ↩︎
  62. Souvenons-nous du « Vive la mort ! À bas l’intelligence ! » franquiste, de la tête de mort sur la casquette des membres de la Waffen SS, comme sur le drapeau de Daech, de l’exaltation islamiste des « martyrs »  – civils boucliers humains  du Hamas  compris ↩︎
  63. Nadejda Mandesltam, Contre tout espoirSouvenirs, III (1973), trad. Maya Minoustchine, Paris, TEL, Gallimard, 2013, p. 240.  ↩︎
  64. Renée Fregosi, https://www.commentaire.fr/un-nouveau-totalitarisme/ ↩︎
  65. Georges Orwell, 1984op. cit, p. 330. ↩︎
  66. Madame Figaro, 25 février 2026. ↩︎
  67. Et la joie de vivre, op. cit, p. 235. ↩︎
  68. Et la joie de vivre, ibid., p. 26. ↩︎
  69. https://www.midilibre.fr/2026/02/17/on-etait-deux-ames-cabossees-gisele-pelicot-se-confie-sur-sa-relation-avec-jean-loup-et-sa-reconstruction-bien-loin-de-mazan-13229945.php ↩︎
  70. Sabri Essid, présumé mort. Voir en particulier cet article : https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/19/au-proces-de-sabri-essid-pour-le-genocide-des-yezidis-la-douleur-indicible-d-une-ancienne-esclave-sexuelle-de-l-etat-islamique_6672472_3224.html ↩︎
  71. Voir Renée Fregosi, https://leclinamen.fr/2026/04/09/le-feminicisme-comme-lislamisme-est-un-totalitarisme/ ↩︎
  72. Le Figaro, 26 mars 2025, au sujet de l’affaire Ramadan. Voir supra. ↩︎
  73. Raphaël achète à un bizarre antiquaire une peau de chagrin, talisman magique capable de satisfaire tous ses désirs. Mais à chaque accomplissement de désir, la peau diminue. Lorsqu’elle sera réduite à néant, il mourra. ↩︎
  74. Honoré de Balzac, La Peau de chagrin (1831), Paris, Gallimard, Folio, 1974, p. 259. ↩︎
  75. Johann Wolfgang von Goethe, Faust (1790) trad. Gérard de Nerval, Paris, Garnier-Flammarion 1964, p. 79. ↩︎