Par Sabine Prokhoris
15 mai 2026
Nous sommes débordés ; les dénonciations nous arrivent de toutes parts, en telle abondance qu’on ne sait à qui entendre. » Anatole France (Les Dieux ont soif)
En 1912, Anatole France publie un court roman, qu’il intitule Les Dieux ont soif1. Ce titre reprend une formule de Camille Desmoulins, dans le numéro 7 de sa revue Le Vieux Cordelier dont il corrigeait les épreuves au moment de son arrestation immédiatement suivie de son exécution, nous apprend Marie-Claire Bancquart, grande spécialiste d’Anatole France. Voici ce qu’écrivait Camille Desmoulins :
Seriez-vous maintenant jaloux de la liberté des Français ; aimeriez-vous cette déesse altérée de sang, dont le grand-prêtre Hébert, Momoro et leurs pareils, osent demander que le temple se construise, comme celui du Mexique, des ossements de trois millions de citoyens, et disent sans cesse aux Jacobins, à la Commune, aux Cordeliers : « Les dieux ont soif »2 ?
Quelques semaines plus tard, Jacques-René Hébert et Antoine-François Momoro suivirent Camille Desmoulins sur l’échafaud.
Dans ce roman, on suit le destin d’un jeune homme, Évariste Gamelin, peintre médiocre, esprit faible, personnage falot en somme, avalé par le fanatisme de l’épisode sanglant de la Terreur. Devenu juré au tribunal révolutionnaire, il contribuera activement à mettre en œuvre la machine infernale lancée à plein régime par la loi de Prairial3, et enverra à la guillotine tous ceux qui auront été décrétés traîtres à la Révolution, y compris ses amis. Notamment Maurice Brotteaux, un ancien noble sans illusion et d’une humanité profonde, incarnant l’esprit des Lumières, à qui Anatole France fait dire :
J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme […]. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité́, elle vous aveuglera et vous persuadera de crimes4.
Évariste Gamelin, quant à lui, est un croyant fanatique. Il finira à son tour guillotiné. Et si ivre de pureté soit-il, c’est en réalité un bien trouble mélange de conviction, d’opportunisme, et de motifs personnels sans rapport avec les idéaux révolutionnaires – sa jalousie amoureuse en particulier – qui l’entraînera sur la voie sans retour du crime déguisé en vertu.
Anatole France, on le sait, comme Clemenceau, fut un ardent dreyfusard. Et toutes choses égales par ailleurs, la méditation d’Anatole France dans ce roman rejoint celle de Clemenceau qui, dans des pages admirables, voit dans l’iniquité dont est victime Dreyfus l’héritière des méthodes fanatiques des tribunaux de l’Inquisition, mais aussi de ceux de la Terreur. Clemenceau évoque clairement « l’odieuse » loi du 22 prairial, « cette loi abominable qui supprimait les droits de la défense5» ; il évoque, lui le républicain qui porte haut et fort les idéaux de la révolution française, ce moment où la révolution « en vint à mêler les déclamations de sensiblerie avec les meurtres judiciaires6 », et proclame :
Nous sommes avec toutes les victimes de l’intolérance révolutionnaire, héritière inconsciente de l’Inquisition7.
Mercier, Gonse, et les faussaires de l’état-major qui condamnèrent Dreyfus ne sont ni Saint-Just ni Robespierre ; nulle foi révolutionnaire ne les anime ni ne transcende leur action – cette religiosité politique n’excusant nullement la fureur et l’aveuglement de ces figures de notre histoire.
Mais ce qui conduit Clemenceau, dans son combat contre l’injustice faite à Dreyfus, à se référer à la folie de la Terreur, et qui nourrit pareillement la noirceur du regard lucide et désabusé d’Anatole France dans Les Dieux ont soif, c’est ceci : d’abord le constat de l’irrépressible goût du sang et de l’abjecte jouissance qui s’empare des meutes justicières sitôt qu’elles ont un coupable à se mettre sous la dent – « allez donc raisonner des vautours ! », écrit Clemenceau – ; ensuite le fait que dans les procès politiques, tout comme dans les tribunaux de la Sainte Inquisition durant la pire période de leur fonctionnement, le coupable est donné d’avance. Point besoin de preuve, ni même de faits. L’accusation vaut preuve.
L’accusation vaut preuve : nous y voici à nouveau, dans l’ère post-#MeToo, concepts « psy » en toc – « emprise », « sidération », les deux jokers imparables – à la rescousse, pour couvrir une abdication judiciaire désormais normalisée. « Victimes on vous croit ! » : tel est le slogan, principe en cours d’institutionnalisation, qui gouverne de moins en moins tacitement le cours de la justice en matière d’infractions sexuelles. Ainsi le « récit » – le narratif a priori légitime des « victimes » auto-proclamées – non seulement fait foi, mais encore jouit de l’exorbitant pouvoir d’engendrer le réel lui-même, et aussi bien de le dissoudre. Magique. Et tant pis pour les faits, s’ils ne sont pas conformes à la vision du monde qu’édicte un « féminisme » honteusement dévoyé, qui n’a pas hésité à tourner le dos aux victimes – femmes, mais également hommes, vieillards, enfants – du 7 octobre.
Dès lors la culpabilité se déduit directement d’une idéologie victimaire hégémonique, qui vient parer d’atours mensongers, donnés pour expression indiscutable du « juste » et du « vrai », des mobiles en réalité souvent fort peu avouables. Toujours au nom de la merveilleuse « révolution #MeToo », dont on voudra benoîtement absoudre les « excès » ou les « dérives », en refusant de voir que ce que l’on désigne au moyen de tels euphémismes, c’est en réalité l’ADN du mouvement : « moi aussi, moi aussi », et allons-y gaiement pour l’accusation en bande organisée.
Organisée simplement par la logique même du « moi aussi », programme d’accusation générative qui rend inutile quelque concertation préalable des accusatrices (même si dans certaines affaires, elles se réuniront ensuite en commandos) : sœurs en victimitude « systémique », désignons, un par un, nos bourreaux « systémiques » ; au reste si ce n’est lui, c’est donc son frère, car chaque mâle est un porc en puissance. Le logiciel quasi parfait de « 2017, l’Odyssée de #MeToo » apparaît ainsi plus rétif encore à toute entreprise pour le désactiver que l’ordinateur Hal entonnant Daisy, de plus en plus faiblement au fur et à mesure qu’il s’éteint, dans 2001, L’Odyssée de l’espace8. Les gardiennes de la révolution #MeToo, à défaut d’avoir véritablement convaincu tous ceux qui, intimidés, se taisent, sont en effet parvenues à mettre au pas tous les agents stratégiques de la société : les médias, comme les instances politiques et institutionnelles, à commencer par l’institution judiciaire désormais soumise aux diktats d’un mouvement qui nuit à tous, hommes et femmes.
De ce point de vue, relire Les Dieux ont soif jette un éclairage particulièrement cru sur ce qui se joue d’extrêmement inquiétant dans ce qui s’apparente de plus en plus clairement à une entreprise systématique de destruction des principes fondamentaux de la justice dans un État de droit démocratique : présomption d’innocence, prescription, exercice du droit d’appel – plus ou moins tacitement considéré par les temps qui courent comme circonstance aggravante –, droits de la défense, régulièrement mis à mal tout en étant en apparence « respectés ». De façon accélérée, une « justice féministe » conforme aux exigences d’un noyau d’activistes qui se sont rendues maîtresses du jeu tend à se substituer à un supposé « patriarcat judiciaire ». Suivent des modifications législatives hâtives, votées dans un unanimisme servile aussi extravagant que ce qu’il vient cautionner, Amen ! Ainsi se voient légitimées des jurisprudences de plus en plus saugrenues, comme on peut le constater à lire nombre de motivations judiciaires dans les affaires #MeToo.
Tout cela au nom de la « révolution culturelle » que prétend mettre en œuvre le #MeToo-féminisme, fer de lance totalitaire des « luttes des minorités opprimées » (paraît-il).
Comme l’atteste le récent déluge d’accusations visant le chanteur et comédien Patrick Bruel – les gazettes des Torquemada de #MeToo ne manquant pas d’écrire « qu’il est présumé innocent » tout en le certifiant coupable, le cynisme est un exercice spirituel prisé des Grands Inquisiteurs –, la frénésie des bûchers médiatiques visant les « Puissants » ne se dément pas. Elle a toujours ses têtes d’affiche façon Gérard Depardieu, mais également, chaque jour, elle s’emploie à cibler des « Puissants » miniature (enseignants d’Université par exemple, ou autres), inconnus du grand public, détruits pourtant dans leur propre sphère sociale. Mais cette fièvre accusatoire, si elle demeure toujours aussi virulente, s’est définitivement banalisée et se noie maintenant dans une indifférence grandissante. Indifférence et soumission : plus aucun journal ne se risquerait aujourd’hui à publier la moindre tribune s’élevant contre ces répugnants piloris, comme ce fut le cas il y a à peine quelques années, lorsque fut jeté en pâture aux foules, mains ensanglantées en Une de Libération, le jeune comédien Sofiane Bennacer.
En revanche, damant le pion aux monstres porcins du « patriarcat systémique », les icônes en toc tiennent désormais le haut du pavé, la plus spectaculaire d’entre elles à ce jour étant indéniablement l’insurpassable Gisèle Pelicot. Car à mesure que se normalise la « révolution #MeToo », sa violence insigne devenant tragiquement ordinaire, on voit se développer de plus en plus ouvertement un très étrange culte de l’imposture, comme l’a démontré récemment l’invraisemblable affaire de Mazan. Sans doute est-ce là le plus sinistre, et le plus dangereux. C’est en tout cas l’indice que quelque chose, décidément, égare la société, l’entraînant vers les sables mouvants des auto-suggestions collectives.
En contrepoint ironique à cette affaire sinistre, et surtout à l’exacerbation de la paranoïa sexuelle induite par #MeToo qu’elle a provoquée, le roman d’Anatole France nous offre, cadeau imprévu, l’occasion d’une incise (forcément) scandaleuse.
Car au chapitre 10 de son livre, l’auteur va décrire une brève scène érotique, survenant au soir d’une partie de campagne où, juste le temps d’une journée baignée de l’humeur légère des fleurs des champs, se suspend, et presque se dissout la sanglante fureur révolutionnaire. Demahis, sorte d’amoureux perpétuel prodigue en « regards brûlants et doux9», papillon impénitent toujours en quête d’une belle à butiner, façon Frédéric Lemaître dans Les Enfants du paradis10, se relève quand tous sont endormis, et monte au grenier, en quête d’une aventure. La maritorne de l’auberge, servante aussi large que haute surnommée la Tronche, y dort, corps offert.
Demahis se jeta sur elle ; réveillée en sursaut, elle eut peur et cria ; mais dès qu’elle comprit ce qu’on lui voulait, rassurée, elle ne témoigna ni surprise ni contrariété et feignait d’être encore plongée dans un demi-sommeil qui, lui ôtant la conscience des choses, lui permettait quelque sentiment…11
Un sommeil ici en aucun cas macabre, image au contraire d’un abandon heureux à ce que la veille interdit. Mais oui, cela aussi peut exister dans l’expérience érotique et, généreusement, affranchir de toute pesanteur, de toute monstruosité. À l’évidence aujourd’hui, les mânes d’Anatole France, comme celles de Milan Kundera évoquant dans sa lecture pénétrante du roman12 un « aimable viol », sont à expédier droit en enfer, avec lettre de recommandation expresse de notre Garde des Sceaux si fier de sa loi du 25 novembre 2025 sur le consentement13. Quant aux lecteurs qui ne s’indigneraient point, quel sort leur réserver ?
Le lendemain, la joyeuse compagnie s’apprête à partir, et la Tronche, perchée sur une échelle « coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants qui couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en pluie, en torrents, en avalanche, dans les jupes tendues d’Élodie, de Julienne, de la Thévenin. La berline en fut pleine. Tous, rentrant à la nuit, en apportèrent chez eux des brassées, et leur sommeil et leur réveil en fut tout parfumé.14» Faire échec, ne serait-ce que fugitivement, à l’odeur du sang ?
L’histoire se répète « la première fois comme une tragédie, la deuxième comme une farce », écrivit un jour Marx. Une farce sinistre dont le commentaire de Milan Kundera évoqué un peu plus haut déploie, avec une ironie teintée de mélancolie, les scénarios itératifs. L’on pourrait ajouter qu’en réalité, grotesque, misérablement elle radote, et de plus en plus follement, dès lors que des « dieux » – les déesses, « Victimes » bruyamment canonisées – ont soif. Une vilaine soif, inextinguible.
« En attendant de « faire du bourreau un jardinier qui ne tranchera plus que les têtes des choux et des laitues, je préparerai avec mes collègues du Tribunal les voies de la clémence, en exterminant les conspirateurs15 », fait dire Anatole France à son héros lamentable.
Rien de tel assurément que le plus noir des humours pour dire la démence éradicatrice. Un humour où affleure soudain une veine fantastique souterraine, présente tout au long de l’œuvre de l’écrivain à la prose si élégamment classique.
Vision intempestive pour nous autres, spectateurs contemporains de la « sororité » #MeToo : un monde futur (point trop sexy, hein ?) de choux et de laitues, en lieu et place d’une société d’êtres humains, hommes et femmes. Et, tel Charlot en folie équipé de sa clé de serrage dans la scène culte du film Les Temps modernes16, une armée de jardiniers femelles armée de sécateurs courra par les rues. Une hallucination tragi-comique. Mais réaliste, ô combien, comme seul parfois le fantastique peut l’être. De Franz Kafka au Vladimir Nabokov de L’Invitation au supplice, en passant par Andréi Siniavski/Abram Terz, tombé quant à lui entre les griffes du système judiciaire soviétique, nombre de ceux qui ont vu ce qu’était réellement le cauchemar totalitaire savent que « c’est bien la réalité que vous ignorez et que vous désignez dédaigneusement du nom de fantastique17 ».
Est-il déjà trop tard pour que nous puissions nous délivrer de cette folie funeste ?
Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle es l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Paris, Le Cherche Midi , 2021 ; Les Habits neufs du féminisme, Paris Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Paris, Le Cherche Midi, 2024.
- Anatole France, Les Dieux ont soif (1912), Paris, Folio Gallimard, 1989. ↩︎
- Préface de Marie-Claire Bancquart pour Les Dieux ont soif, op. cit., p. 20. ↩︎
- La loi du 22 prairial an II (10 juin 1994), loi d’exception à l’instigation du Comité de salut public, réorganise le tribunal révolutionnaire chargé de « punir les ennemis du peuple ». Elle institue notamment un devoir de délation : « Tout citoyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-révolutionnaires. Il est tenu de les dénoncer dès qu’il les connaît ». ↩︎
- Anatole France, Les Dieux ont soif, op. cit., p. 95. ↩︎
- Georges Clemenceau, 23 février 1898, L’Affaire Dreyfus – L’Iniquité, édition établie par Jean-Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2001, p. 271. ↩︎
- Ibid., p. 238. ↩︎
- G. Clemenceau, 16 octobre 1898, L’Affaire Dreyfus – Vers la réparation, édition établie par Jean-Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2003, p. 456. ↩︎
- Stanley Kubrick, 2001, L’Odyssée de l’espace (1968). ↩︎
- Anatole France, Les Dieux ont soif, op. cit., p. 140. ↩︎
- Marcel Carné, Les Enfants du paradis (1946). Le rôle de Frédéric Lemaître est interprété par Pierre Brasseur. ↩︎
- Anatole France, Les Dieux ont soif, op. cit., p.142. ↩︎
- Milan Kundera, Une rencontre, « Les listes noires – Divertimento en hommage à Anatole France », Paris, Folio Gallimard, 2011, p. 65-88. ↩︎
- Voir sur ce point l’excellent article de Daniel Borrillo, https://contrepoints.org/le-consentement-a-la-sexualite/ ↩︎
- Anatole France, Les Dieux ont soif, op. cit., p. 142. ↩︎
- Anatole France, Ibid., p. 252. ↩︎
- Charlie Chaplin, 1936. ↩︎
- Andréi Siniavski/Abram Terz, Bonne nuit ! trad. Louis Martinez, Paris, Albin Michel, 1984, p.196. ↩︎
