Mettre hors la loi…les Juifs (dits « sionistes »)

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Par Fabio Landa

19 mai 2026

Le vieux monsieur raconte avec un malin plaisir que dans sa jeunesse il avait changé trois fois de nationalité sans avoir bougé de sa bourgade natale. Il parle en yiddish, cette langue qui sonnait comme des piaillements des poules selon ceux, nombreux, qui la méprisaient.  A un certain moment le mépris est devenu la marque d’une majorité écrasante.

Le vieux monsieur raconte comment les frontières se déplaçaient à en devenir fou. Ce qui était bon hier devenait un crime aujourd’hui. La langue maternelle du monsieur a cette particularité de rendre la folie risible et la tragédie un peu comme un très mauvais rhume. Aharon Appelfeld disait qu’il avait besoin de miniaturiser pour raconter quelques événements de sa vie, autrement il suffoquerait.

Force est de reconnaître qu’il y a eu des modifications cartographiques importantes. Les voies de communication d’il y a à peine cinq ans n’existent plus. Des actes et des mots courants aujourd’hui auraient été impensables alors. Les frontières ont été déplacées.

Les Juifs (dits « sionistes ») sans avoir changé d’adresse, ne vivent plus dans la même ville. Dans la même vie. Des lignes invisibles sont en train de les mettre hors la loi. Un couple dans un restaurant se fait insulter copieusement, les mots fusent : « rats », « assassins ». Le propriétaire des lieux demande fermement au couple de quitter les lieux pour préserver le calme des autres clients.  Les petits gestes du quotidien deviennent des scènes sans issue. Certains aimeraient l’appeler antisémitisme d’atmosphère. Admettons.

Les Juifs (dits « sionistes ») ne bougent pas, la loi s’éloigne d’eux. 

Des victimes, même si elles sont noyées par les « victimes », existent quand même. Des faits récents devenus histoire ancienne se réveillent. Les enfants de Toulouse tués dans un acte précurseur, reconnu comme tel par celui qui l’a commis – il avait souhaité et prévu d’être rappelé comme un héros précurseur. C’est chose faite. La dame tombe de son appartement et décède sur le trottoir après avoir été rouée de coups et de cris. Celui qui a pénétré dans l’appartement avec beaucoup d’efforts court librement après avoir été soigné de sa « dépendance chimique perturbant son discernement ». Le frère de la dame dit qu’il s’agit d’une affaire encore plus importante que l’affaire Dreyfus et se bat pour une réouverture de l’enquête. Long chemin à parcourir. La loi n’est pas à portée de main.

L’arrivée du 7 octobre, plus qu’un accélérateur, agit comme un catalyseur. A partir de ce jour, les transformations sont vertigineuses. On se souviendra du président qui se rend sur place pour proposer solennellement à son hôte de constituer une alliance internationale pour mener la nouvelle guerre contre la … terreur. A cette époque-là, on prononçait encore ce mot.  Le passage de ce moment vers un temps religieux allait se faire en un éclair ; on entrait dans le système des croyances. Croire devient le mot d’ordre : on se souviendra du mot qui deviendra mot d’ordre « victime, je te crois ».  Le temps des « saints », des « démons » s’installe avec fulgurance.

Les guides et les directeurs de conscience font leur apparition. Les jours suivant le 7 octobre, on verra qu’il n’est pas si aisé d’atteindre le statut de « victime ». Celle qui nous a guidé dans les méandres capricieux de la théorie du genre demande des « preuves irréfutables des viols supposés » ; elle les attend car pour elle, dans cette affaire, il ne suffit pas de déclarer un viol – une exception remarquable. Une nuance inexistante jusque-là sous l’égide de « victime, je te crois ». La réponse ne se fera pas attendre et tombe avec fracas : « on ne vous croit pas, sortez » ; dans une manifestation féministe, des femmes se réclamant victimes de viol doivent se faire exfiltrer dans l’imminence d’agression physique.

Ce sont des jours exceptionnels. La théoricienne du genre vient dans une grande salle remplie et installe le décor qui ne correspond point à celui d’une conférence comme on pourrait l’imaginer. On va assister à un moment d’extase. Le public attend dans un silence lourd, elle arrive et ses premiers mots installent magistralement le royaume du dogme, donc l’entrée dans le religieux : « nous devons être d’accord que ce qui s’est passé n’était pas un acte de terrorisme, n’était pas un acte antisémite, ce qui s’est passé était un acte de résistance 1». Tout ce qui serait matière à discussion disparaît au profit d’une certitude annoncée d’emblée comme fondement des échanges à venir. Dogme établi par une autorité divinisée, la suite est la consolidation de la communauté des croyants qui sortent comme il se doit, illuminés.

Les semaines suivantes, on verra les universités devenir des lieux de culte où les « bons », les « saints », les « justes » peuvent louer les certitudes et chasser les « démons », les « mauvais » qui n’ont plus aucun droit, surtout pas celui d’exister.

Dans la foulée, le président qui avait proposé l’alliance contre la « terreur », décide de ne pas aller à une marche contre l’antisémitisme pour « préserver la paix sociale », comme le patron du restaurant qui avait ordonné au couple insulté de sortir pour préserver la paix de ses clients. 

Le religieux a cette capacité de résister à n’importe quelle interrogation ; seuls comptent les dogmes. Le « génocide » devient ainsi, contre toute investigation, un mot de vérité inébranlable : le personnage de Howard Jacobson se promène dans les rues de Londres, lorsqu’il découvre un graffiti proclamant « Mort aux Juifs : Jénoside » , Ferdie ne sait plus ce qui le choque le plus : que le vandale ignore le sens du mot ou qu’il soit incapable de l’écrire correctement 2».

Mais l’idée d’extermination est là, bien vivante. Jacobson ajoute :

 J’ai toujours abordé les choses ainsi : trouver le côté comique, puis veiller à ne pas s’y arrêter. Le tragique, lui, était facile à trouver. 

Dans les semaines à venir, le mot « génocide » ou « jénoside » selon Jacobson, « génocidaire » (plutôt « jénosidaire »), « complice », « apartheid » et d’autres deviendront des mots vides, des mots remplis d’air, leur destinée sera d’être des mots d’ordre qu’on crie en insufflant encore plus d’air. Des mots vides de sens, gonflés d’air. Des mots qu’on entendait avec gravité et qu’on entend désormais comme l’explosion des bulles de savon qui explosent avec fracas. Des mots d’ordre chargés d’intentions.

Une idée fait son chemin : démanteler un pays.  La question « que faire de ses habitants ? » contient déjà la réponse, pas besoin de l’énoncer.

Une nouvelle religion est née. Avec ses icônes, sa liturgie. Dans tous les domaines les nouvelles icônes prennent place, dans le social, dans l’esthétique, dans le sexuel. La conversion se fait en masse jusqu’à la rendre dominante, la rue lui appartient désormais. Plus grande est la masse et plus grand est son pouvoir d’attraction et surtout sa capacité d’écraser tout ce qui fait obstacle. La leçon de Canetti dans son « Masse et puissance 3» en dit long sur le quotidien actuel. 

Les nouvelles icônes ne partagent pas les lumières. Inéluctablement, quelqu’un allait réaliser l’acte fondamental des nouveaux temps : effacer. Le jour où un couple s’avance d’un pas ferme vers un portrait d’un otage et l’arrache marque un virage. Comme lorsqu’on demande à un jeune enfant de deux ans s’il est capable d’éteindre le soleil et il dit « oui » avec assurance, ferme les yeux et le soleil n’est plus là. Avec difficulté, il va se rendre à d’autres évidences, pour l’instant il est tout fier de ce qu’un jour il percevra, nostalgique, comme de la magie.

Les photos, selon Soljenitsyne, ont ceci de particulier qu’un personnage qui y figure un jour peut être effacée le lendemain.  Les religions sont capricieuses, on existe aujourd’hui, on est non-existant demain. L’histoire et les images se transforment rapidement.

Le couple qui a effacé le portrait de l’otage a accompli un acte remarquable.  Le geste a été l’expression dramatique de la révocation d’attestation d’existence de l’otage, acte divin d’adapter le monde à ce qu’on veut voir. L’otage n’a pas d’existence à constater, il devient dépendant d’une instance qui peut ou pas lui octroyer l’existence, une instance de tout-pouvoir. En l’occurrence, cette instance exerce ce tout-pouvoir en le faisant disparaître et toute opposition ou questionnement devient une atteinte à la divinité. Les Juifs (dits « sionistes ») changent de statut, ils sont devenus des créatures antipathiques aux dieux. Ceux-ci n’iront pas se priver de tous les jeux de bannissement des Juifs (dits « sionistes ») et comme il se doit des « amis » des Juifs (dits « sionistes »). Le destin des Juifs (dits « sionistes ») n’a plus qu’une seule direction à prendre : hors de la vue des dieux. La nouvelle religion a choisi ses ouailles et les Juifs (dits « sionistes ») n’en font pas partie. Il faut reconnaître l’effort de quelques Juifs qui font des contorsions admirables pour se distinguer des « sionistes » et pour infléchir la décision prise. Cela ne tient qu’un temps. Les autres prennent déjà la foudre divine : hors de l’existence – des colloques scientifiques, des réunions d’artistes, des festivals, des sports, des cours dans les universités.  Sans surprise on entendra « sale Juif » ou dans la nouvelle mode « sioniste tueur d’enfant » pour signifier l’insupportable atteinte à la pureté religieuse. Jusqu’à ce jour de Noël où le pape en chaise roulante, seul, réfléchit devant la crèche des nouveaux temps, de la nouvelle religion, l’enfant n’est plus un juif4. C’est son remplaçant enveloppé d’un keffieh qui apparaît dans la nouvelle iconographie. Un rêve de l’antijudaïsme se fait, le temps d’une photo, réalité : le Christ n’a plus rien d’un Juif. Le pape dans ses vieux jours, dans sa réflexion silencieuse avait accompli le rêve ancestral : déjudaïser le Christ.

On a récemment assisté à une tentative de réintroduire les Juifs (dits « sionistes ») dans la loi par le biais d’une loi pour lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Cette loi visait à sanctionner l’apologie au terrorisme et punir l’appel à la destruction d’un État reconnu. 

Cette loi a immédiatement été considérée comme une atteinte à la liberté d’expression, un philosophe nous expliquant qu’elle empêcherait toute critique à ce qu’est devenu l’Etat Israël. 

Kertész nous traduisait sans détour lesdites formes renouvelées de l’antisémitisme, l’antisémitisme aujourd’hui : « les antisémites s’en fichent des Juifs, ils veulent Auschwitz 5». Il est évident que ne pas pouvoir discuter l’existence d’un État reconnu, et pas n’importe quel État, est simplement inaudible. Le but de cette « liberté d’expression » est exactement la disparition de cet État et, en l’occurrence, de sa population. La liberté devient rapidement liberté de tuer, nous enseigne Levinas. Faire marche-arrière et ramener les Juifs à l’ordre de la loi, avoir des responsabilités envers l’Autre, selon Levinas, est maintenant devenu irréaliste, une autre réalité se profile, celle de la liberté de tuer (les Juifs) selon tous ces mots tant entendus : « free Palestine », « globalisez l’intifada ». 

Très rapidement une pétition contre la loi atteint les 700 000 signatures. C’est une avalanche. Les députés retirent tout appui à la loi. Elle ne sera même pas débattue.  Juifs hors la loi. Les caprices des nouveaux dieux règnent sans partage. Et on sait de quoi les dieux sont capables quand ils ne sont pas satisfaits, « les dieux ont soif », disait Anatole France.

Fabio Landa est psychanalyste, auteur de La Shoah et les nouvelles figures métapsychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, Paris, L’Harmattan, 1997.


  1. Voir François Rastier, « Judith Butler et le programme du Hamas » in https://decolonialisme.fr/judith-butler-et-le-programme-du-hamas/#wpcf7-f1768-p16382-o1 ↩︎
  2. https://fr.timesofisrael.com/avec-un-humour-noir-howard-jacobson-denonce-la-soif-de-sang-visant-les-juifs-post-7-octobre ↩︎
  3. Elias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1986. ↩︎
  4. À Noël 2024 le Pape, à l’occasion de l’inauguration de la crèche, soulignait le besoin de paix et d’arrêter la souffrance à la suite d’une déclaration, un mois auparavant, du besoin de mener l’investigation à propos d’un possible « génocide » commis par Israël.  ↩︎
  5. Imre Kertész, L’Holocauste comme culture, Paris, Actes Sud, 2009 ↩︎