Par Fabio Landa
7 octobre 2026
Quand Pierre me parle de Paul, je n’apprends pas grand-chose sur Paul, mais j’apprends énormément sur Pierre, nous enseigne Freud dans une de ses phrases pleines d’humour.
Le mois de septembre 2026 est marqué par un événement qui attire l’attention : lors du dernier festival de cinéma de Venise, le public ne peut se contenir, l’enthousiasme le dépasse. Pendant vingt-cinq longues minutes, debout, il applaudit une œuvre qui vient d’être exhibée et qui, sans surprise, va par la suite remporter le Prix spécial du jury. Vingt-cinq minutes d’une telle ferveur, voilà un fait inouï dans le monde du spectacle.
A l’heure où nous écrivons, nous n’avons pas eu l’opportunité de le voir. Il faudra patienter encore quelques jours avant de pouvoir partager cette expérience avec les bienheureux présents à l’avant-première de Venise. Fait remarquable, il sera disponible en ligne. Sans aucun doute, répondant à la pression planétaire, les responsables le mettront à la disposition de toute l’Humanité.
Vingt-cinq minutes d’une standing ovation, voilà ce que décrivent les premières nouvelles des journaux. Il ne s’agit ni d’une apparition de Staline à son apogée, ni de Hitler mouvant les foules, ni plus récemment de l’assistance en larmes devant l’apparition du leader – plus qu’un roi – en Corée du Nord. Il s’agit de la présentation d’un film pour l’intelligentsia européenne dans un festival d’art de grand prestige.
Une telle ferveur, une telle unanimité nous interrogent.
Hasard du calendrier, il y a quatre-vingts ans, presque jour pour jour, au cours du même festival, la même scène s’est déroulée presque à l’identique, bien que sans les vingt-cinq inoubliables minutes de bonheur.
Le 5 septembre 1940, Veit Harlan présentait son Juif Süss. Devant la beauté et la solidité du scénario, l’accueil ne pouvait qu’être enthousiaste. Michelangelo Antonioni a ainsi publié, dans le Corriere Padano, un commentaire très favorable du film alors qu’il n’était encore qu’un jeune critique de cinéma âgé de vingt-huit ans. Dans son compte-rendu, il écrit :
Nous n’avons pas d’hésitation à dire que si c’est de la propagande, alors vive la propagande.
L’hypothèse que l’œuvre qui nous occupe soit de la propagande doit être complètement écartée par les propos de ses réalisateurs qui insistent sur le caractère documentaire auquel ils tiennent. Ils nous assurent de la pleine véracité des propos tenus par ses interviewés, épaulés par leur parrain, le Guardian, journal au prestige mondial qui s’en porte garant après avoir vérifié l’authenticité de chaque déclaration. Bien sûr que, dans les temps récents, le Guardian a dû à plusieurs reprises corriger certaines de ses assertions péremptoires, mais cela peut arriver, comme on sait, dans les couvertures de conflits armés et ne met pas en cause le sérieux et l’impartialité du journalisme pratiqué, quoique…
A part le hasard du calendrier, il y a une autre coïncidence : un moment où l’atmosphère est saturée et où une petite étincelle arrive pour faire basculer dans la décision et l’action. A l’époque, Le Juif Süss a eu une part certaine dans le déclenchement de ce qu’on appelle la « solution finale de la question juive ». Il a eu la capacité de rendre, par une esthétique particulièrement réussie, non seulement acceptable mais désirable la « solution » proposée.
La « solution de la question juive » a été appliquée avec le souci omniprésent de l’occulter. Du début à la fin, faire disparaître les traces était une priorité. Le génie de Claude Lanzmann dans son Shoah a été de faire apparaître au premier plan le témoignage comme restitution de ces traces. Dans la littérature, des écrivains comme Patrick Modiano, Aharon Appelfeld ou Leib Rochman nous amènent pas à pas dans ce monde d’ombre où des silhouettes furtives laissent une empreinte chez le lecteur.
Le 7 octobre, le décor est tout autre. La procédure est de tout montrer. Les images fusent et naufragent dans leur immense quantité. Le génie contemporain est d’inclure dans l’excursion guerrière les caméras pour diffuser les images en temps réel et permettre une connexion immédiate des auteurs, tel cet homme partageant au téléphone avec sa famille sa joie d’avoir tué dix personnes.
Quelques jours plus tard, un couple s’approche de la photo d’un otage et l’arrache. Acte fondateur. Tout ce que nous avons vu disparaît. Cette partie de l’histoire n’existe plus.
Nous n’avons pas encore vu ce documentaire et ne comptons qu’avec les déclarations des réalisateurs : ils ont voulu montrer la paisible vie d’un côté au moment où l’autre côté souffre. Ils déclarent vouloir tendre un miroir à la société, la confronter à ce qu’elle ne veut pas voir. Ils n’en parlent pas, mais on peut supposer le prix qu’ils ont dû payer pour couper la moitié de l’histoire et… ses images, afin de construire la figure de la « victime pure ».
Le public est conquis. Il a fait le même parcours. Disparus, les vendredis soir où l’on implore – à qui ? – le retour des otages ou de leurs dépouilles.
Le présent malmené, la voie est ouverte à la répétition.
Dans la répétition, dans une atmosphère saturée, les auteurs et leur œuvre rejoignent d’autres personnages d’un autre temps. C’est inévitable, comme le présent ne compte plus, place aux réminiscences. Otto Weininger1, contemporain de Veit Harlan, aura pu demander à la jeunesse juive de son époque de faire un dernier don à la germanité : disparaître. Il s’en suivra une vague de suicides. Weininger lui-même se donnera la mort. Le seul Juif qui aura mérité d’exister, dira celui que l’Allemagne se choisira pour demi-dieu. Remontons plus loin dans le passé : au XVe siècle, Paul Christiani, un converti, est choisi pour affronter Nachmanide dans un tournoi théologique devant un large public. Il a été choisi pour ses origines juives ; rien de plus fiable qu’un ancien Juif pour dévoiler l’iniquité juive. De nos jours, au cours d’une conférence psychanalytique, l’orateur nous enjoint à déjudaïser Freud. Personne ne le lui demande, mais il le souligne : il est bien placé pour le dire, il est juif. Les réalisateurs, quant à eux, pourraient se débarrasser du parrainage du grand journal, leur carte d’identité israélienne suffit – elle assure aujourd’hui la gloire à tous ceux qui veulent plaire, en prenant la suite de Weininger : « Je suis là pour rendre un dernier service : disparaître. »
La scène à Venise devient problématique. Les réalisateurs, sur de nombreuses photos, paraissent perplexes. Le garçon essaie de balbutier quelques mots, la fille cherche à savoir ce qu’elle fait là, le public ne s’arrête pas, il applaudit au-delà de l’œuvre, et la salle de cinéma est maintenant le lieu sacré d’une ferveur qui monte au ciel. Nous oserions dire qu’il s’agit de la perplexité devant l’hubris d’un transfert massif. Le public applaudit le Bien et chasse le Mal, la frontière entre la Lumière et les Ténèbres devient tout à fait nette. Le couple qui arrache le portrait de l’otage est devenu le prophète qui sépare le Bien du Mal. Le Mal mis au ban, le Bien s’en trouve purifié. Et le Mal, désormais, a un nom, un visage ; on connaît ses agissements depuis des siècles.
On sait que le Mal est capable d’utiliser tous les moyens pour accomplir son œuvre de destruction de l’Humanité. C’est le comble, il utilise sournoisement… l’IA – le point fort de l’argumentaire des réalisateurs. Dans le temps, déjà, on ne pouvait rien contre le sort lancé par les sorciers. La sorcellerie s’empare aujourd’hui de l’IA, et après qu’elle a désigné sa cible, rien ne peut l’arrêter.
La répétition n’est jamais anodine. Elle est la clé de la régression. Qui aurait pu imaginer que l’intelligentsia européenne rassemblée dans une salle de cinéma transformerait la diffusion d’un film en une liturgie de conjuration du Mal. Une assemblée de croyants fidèles, avec une ferveur qu’on ne voit que très rarement. Une transe se met en place, suivant le dogme qui, en tant que tel, ne trouve aucune contestation : le Malin fait l’inconcevable – le génocide (en l’occurrence, le romancier britannique Howard Jacobson écrit avec ironie « Jénocide »). Le Malin s’appelle – répétition oblige – « Juif » (pour le lexique actuel, « sioniste », qui est tout simplement un surnom).
La répétition ouvre la voie à la régression, cette voie express qui nous transporte en un temps qui défie toute chronologie. A quel moment se déroule cette scène qui n’a plus aucun repère ? Scène ancienne, ancestrale, dont l’époque est impossible à saisir. Scène hors temps. Elle est là. Elle plane. Elle n’attend que l’opportunité de recouvrir un présent qui ne compte plus.
La raison, la rationalité, sortent silencieusement. Elles ne peuvent rien. Place à la liturgie, aux canons établis depuis des siècles. Impossible de discerner les strates. La liturgie de la peur et de la chasse aux démons est immémoriale.
Certains textes ont la capacité de s’introduire chez le lecteur pour lui faire voir, le temps d’un instant, une scène qui a toujours été là. Pouvoir suivre le doigt pointé par l’auteur recèle un effet de libération qui fait de cet instant un événement. Une fois vue, la scène ne retombe jamais dans l’ombre et le lecteur, sans qu’il le sache, est devenu autre. La Causalité diabolique de Léon Poliakov est l’un de ces textes.
Pierre-André Taguieff, dont l’œuvre est elle aussi devenue une référence, écrit dans sa préface à l’édition de 2006 de La Causalité diabolique :
Le terme « diabolisation », dont l’usage s’est banalisé en France à la fin des années 80 et au début des années 90, doit sa fortune récente aux recherches de Poliakov sur la « causalité diabolique », érigée en principe explicatif.
Le point de départ de ses recherches aura été une remarque frappante d’Albert Einstein :
Les démons sont partout ; il est probable que, d’une manière générale, la croyance à l’action des démons se trouve à la racine de notre concept de causalité. 2
La psychanalyse nous met en garde contre la notion de cause unique, les démons en l’occurrence. Tout phénomène est aboutissement d’un processus. « Ceci donne cela » est, pour la psychanalyse, une simplification abusive. Nous retrouvons chez Primo Levi la même observation : face à la complexité du monde, nous sommes bien obligés à une certaine simplification, mais il ne faut surtout pas confondre simplification et compréhension. Pour Primo Levi, la simplification n’est que le premier pas pour sortir de la paralysie devant la complexité. Mais après ce premier pas nous attend un long chemin pour aboutir à une certaine compréhension.
Taguieff poursuit dans sa préface :
Cette origine demeure présente : la croyance que les démons agissent secrètement dans le monde est inséparable de la conviction de pouvoir expliquer les événements constitutifs de l’Histoire – les événements les plus déplorables – par des forces occultes ». Les maux qui frappent l’humanité sont attribués à l’action de puissances maléfiques, selon le principe simpliste : le mal engendre le mal.3
Une fois énoncée la cause unique et son postulat, la croyance se rend imperméable à toute contradiction, à n’importe quel raisonnement. Le croyant ne va pas perdre son assurance et ses certitudes facilement. A vrai dire il ne va pas bouger d’un iota tant est confortable l’attitude d’ « avoir déjà compris ». C’est la même difficulté que l’on retrouve dans un autre domaine complètement différent – mais pas tant que cela : le champ des délires et des hallucinations. La certitude devient le socle d’une véritable vision du monde.
Taguieff poursuit, dans la préface à Poliakov :
Diaboliser, c’est dénoncer et condamner un individu ou un groupe assimilé à une incarnation du Mal. Celui qui diabolise l’autre (l’opposant ou le différent) se classe par là même dans la catégorie des représentants du Bien, et se donne ainsi le droit de réagir contre le principe satanique, dans toutes ses figures.4
A Venise, en 1940 comme en 2026 (mais quelle importance, les dates ?), la scène qui se joue est toute autre : il ne s’agit pas de cinéma, il s’agit des frontières du champ du Bien et ses bienheureux. A l’intérieur de ce champ, il n’y a pas de place pour la tranquillité. Tous sont frénétiquement occupés à chasser les démons. Chacun est bon dans une assemblée purifiée, tous d’accord et avec un même but. Toutes les causes sont saintes à l’intérieur de ce champ. L’héroïsme et la sainteté à la portée de tous. L’héroïsme, bien sûr : se confronter aux démons implique un courage et un sens du sacrifice devant les forces toutes-puissantes du Mal. La sainteté aussi : certes, la possibilité omniprésente de se laisser contaminer par le Mal existe, mais la force de caractère de chacun permet d’atteindre la pureté. On se souviendra du célèbre discours du chef des SS à ses troupes : comment rester des hommes honorables devant une pile de mille ou dix mille cadavres ; quelle force de caractère. Dans cette assemblée règne la certitude d’être bon et juste parce que la lutte est la bonne, contre le Mal.
Dans cette scène qui ne se soucie pas du temps, les cadavres des autres, ceux du camp du Mal, ne peuvent même pas être appelés cadavres. Ou, plus simplement, ils n’existent pas.
Loin de la sainte assemblée, force est de reconnaître l’existence de plusieurs faces à la tragédie en cours, pour laquelle ce n’est pas demain la veille qu’aura lieu le clap de la fin.
Fabio Landa est psychanalyste, auteur de La Shoah et les nouvelles figures métapsychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, Paris, L’Harmattan, 1997.
- Otto Weinninger (1880-1903) philosophe autrichien, Juif converti au protestantisme, auteur de Sexe et caractère (1903), livre dans lequel il propose comme caractéristiques masculines la raison, la créativité, la morale et attribue aux femmes les caractéristiques opposées. Dans ce livre les femmes et les Juifs ont les mêmes penchants contre la positivité masculine et contre la germanité. Quelque temps après la publication de ce texte, il se donne la mort. Ce livre à l’époque a mérité d’être largement débattue très sérieusement dans la Vienne fin-de-siècle. ↩︎
- Léon Poliakov, La Causalité diabolique, Paris, Calman-Lévy, 2006, p. 25. ↩︎
- Ibid, p. 26 ↩︎
- Idem. ↩︎
