Par Bruno Chaouat
03 octobre 2026
La brutalité et la joie mauvaise qui suintent des attaques contre l’écrivain canadien Thélyson Orélien exigent qu’on prenne de la distance et de la hauteur de vue. Nous ne savons pas, en effet, au moment où j’écris ces remarques, si Orélien a délégué l’écriture de son roman à une IA. Il se peut que nous ne le sachions jamais, ou qu’on apprenne un jour qu’il a « collaboré » avec l’IA plutôt que délégué intégralement la composition de son livre. Par ailleurs, il est possible qu’Orélien soit un imposteur et en même temps la cible d’attaques racistes, de même que le professeur de Cambridge Jason Arday, qui avait indéniablement embelli son CV, avait été pris pour cible par un raciste décomplexé. Ce qui importe, dans l’affaire Orélien, ce sont les questions philosophiques auxquelles elle nous confronte. L’incident nous invite à penser à nouveaux frais ce qu’on entend par « expérience littéraire ».
Qu’appelle-t-on écrire ? Baudelaire, dans « Le soleil », évoque le poète flânant sur les faubourgs parisiens, « trébuchant sur les mots comme sur les pavés » et s’adonnant « à sa fantasque escrime ». Rimer, pour Baudelaire, c’est s’escrimer. Créer signifie entrer dans un duel, un combat du poète avec « les mots de la tribu ». Aucun pacte, autobiographique ou autre, aucune paix ni contrat dans ce scénario, mais une lutte entre l’écrivain et le langage. C’est de ce duel que surgit, dans le meilleur des cas, une parole rare, « essentielle », aurait dit Maurice Blanchot. Cette parole naît, non pas de quelque facilité d’écriture, de quelque adresse particulière au maniement de la langue, mais d’un « trébuchement », analogue dans l’ordre de la marche au bégaiement ou au balbutiement dans l’ordre du langage. Non pas expertise, mais expérience, c’est-à-dire traversée d’un danger, épreuve, risque que ça passe ou que ça casse. Quoi, ça ? Disons le corps vivant, ce qu’avec quelque légèreté on appelle le « biographique », à savoir la transposition du pathos dans le logos, le passage du symptôme dans la langue. La tentative de symboliser, de mettre en mots ce qui ne peut pas l’être. Doan Bui, journaliste à L’Obs, notait avec justesse le lien entre écriture et blessure, et que le corps d’Orélien porte des cicatrices, marques littérales de l’expérience traumatique qu’il a traversée et que son livre raconte. Le travail d’écrire, ce serait de transposer le littéral de la blessure (psychique ou somatique) dans le littéraire. Pour cela, encore faut-il que la langue soit incarnée, qu’elle soit portée par un corps vivant et désirant.
Or, le recours à l’IA relève de la pulsion (on pousse un bouton, et du texte sort). Comme le dénonçait Bernard Stiegler, notre culture techno-consumériste substitue au désir la pulsion. Le désir porte dans son nom même l’absence, la privation de l’astre. Ecrire, c’est témoigner de cette privation de l’objet, bégayer vers la Chose. Jean-François Lyotard, qui m’inspire ces réflexions, écrivait : « Nul ne sait écrire. Chacun, le plus « grand » surtout, écrit pour attraper par et dans le texte quelque chose qu’il ne sait pas écrire. Qui ne se laissera pas écrire, il le sait. Baptisons cette chose infantia, ce qui ne parle pas, ne se parle pas. Une enfance qui n’est pas un âge de la vie, qui hante le discours adulte et qui lui échappe. » Claude Simon, interviewé à Moscou, aurait répondu qu’écrire c’est « commencer une phrase, puis la continuer, puis la terminer. » Manière de signifier que l’écriture est l’interminable, et surtout qu’elle est lutte constante et recommencement infini. Lorsque Montaigne évoque l’ultime essai qu’est sa propre mort (sa chute de cheval et sa perte de conscience), il nous livre une métonymie du travail même de l’écriture, dont l’horizon serait l’impossibilité même de l’expérience : écrire sa propre mort.
Si Orélien avait délégué à la machine l’écriture de son roman, il n’aurait pas seulement trompé éditeurs et critiques, mais il aurait lésé son lecteur de sa lésion même : à savoir de sa blessure et de son manque.
Bruno Chaouat enseigne la littérature française à l’Université du Minnesota.
