Par Sabine Prokhoris
13 septembre 2026
Barnum médiatique
Aubaine publicitaire inespérée pour Adèle Haenel, invitée – cela n’étonnera personne – à la Grande Librairie animée par le sirupeux Augustin Trapenard, dont la flagornerie face à des figures glamourisées de « Victimes-Héroïnes » et autres « révolutionneuses professionnelles1», selon la mordante expression de la regrettée Annie Le Brun, n’est plus à démontrer : France Télévisions a supprimé le replay de l’émission.2 En cause : la carte blanche offerte à l’invitée d’honneur, laquelle a livré une de ces harangues hallucinées dont elle est coutumière, qui prétendait dénoncer le « viol » qu’elle aurait subi et dans le même élan le « génocide » perpétré par Israël sur les Palestiniens. Applaudissements nourris, le chef de claque extatique déclarant (avant ou après la carte blanche ? qu’importe) à la reine de la soirée : « Ah ! Je pourrais vous écouter des heures »… How touching !
Le zélé courtisan tentait-il par ces mots de faire oublier son bien involontaire faux pas, lorsque, croyant parfaire l’hommage aux simili Jeanne d’Arc de la soirée, il crut bon de déposer à leurs pieds, en guise de présent, une évocation de Gloria Steinem3 décédée quelques jours plus tôt à l’âge de quatre-vingt-douze ans, figure historique du féminisme transatlantique et supposée leur alliée émérite ? Las ! Ni Adèle Haenel, ni Virginie Despentes, autre inévitable invitée VIP collée, tel Milou à Tintin (en nettement moins sympathique il faut dire), à tout ce qui, depuis le fracassant et pour le moins ridicule happening de la pythie de #MeToo (and Sisters) lors la cérémonie des Césars 2020, choit de sa bouche sacrée, ni l’une ni l’autre, donc, ne semblaient avoir entendu parler au cours de leur carrière de grandes « féministes ». Malaise… Des « intellectuelles » féministes à ce point ignares, et publiquement, ça la fout mal… Ah, Monsieur Trapenard, on compatit ! Comme l’a fort à propos écrit le Baron d’Holbach, « de tous les arts, le plus difficile est celui de ramper4», n’est-ce pas ? Mais rien ne saurait vous décourager de son exercice assidu…
Fallait-il accorder tant d’importance aux élucubrations – au demeurant parfaitement prévisibles – d’un personnage dont il est difficile de ne pas remarquer le degré de confusion mentale et, pardon pour le blasphème, de sottise militante mêlée d’une certaine paranoïa ? Peut-on réellement accorder un crédit quelconque, comme l’ont fait avec application nombre de médias ébaubis par le livre « événement »5– pour le lancement duquel une librairie, avec la bénédiction de la mairie de Paris, a fermé pendant plusieurs heures une portion de rue à la circulation –6, à une exaltée en furie qui soutient que des livres « l’insultent à chaque page »7 (sic) pour peu qu’y figure une description des seins de femmes – et qu’en conséquence il faut, bien entendu, réécrire la littérature (patriarcale) ?
Restons sérieux ! Supprimer le replay de cette désolante émission efface-t-il ce qui s’est passé, et le flot de sottises nauséabondes qui s’y est déversé ? En aucun cas bien sûr. Il eût plutôt fallu que le pathétique présentateur, incapable d’assumer ce qu’impliquait son choix discutable d’offrir une tribune à cette Tisiphone8, fût sanctionné pour manquement à la plus élémentaire distance journalistique : à savoir pour n’avoir point clairement signifié à son invitée de marque – un modèle excité de la fast fashion #MeToo – que ses propos (semi-délirants) n’engageaient qu’elle. Fin de la séquence. Or là, elle enfle et enfle encore. Il n’est plus question que de cela dans le Landerneau politico-médiatique.
Au bout du compte, donc, pas de meilleure publicité que cette suppression pour celle qui a beau jeu maintenant de se poser en Martyre réduite au silence (ce qui du reste est notoirement faux, puisque la séquence litigieuse circule abondamment sur les réseaux sociaux, tous les Vertueux de la place de Paris hurlant à la « censure » et la relayant à qui mieux mieux, mais les indignés hélas tout autant). Possédée de la Cause #MeToo/Palestine – un alliage « intersectionnnel » qu’il convient de méditer – Adèle-la-missionnaire-qui-vocifère profère ses oracles. Et tous les affidés, en chœur et en canon, de chanter laudes – « Gynocratia song ».
Pensée totalitaire et martyrs aveuglants
« Plus une pensée a de prétentions totalitaires, plus elle se cherche des martyrs spectaculaires », écrivait également Annie Le Brun9. On ne saurait mieux dire – voir le Hamas admiré par les amis d’Adèle Haenel (laquelle, visiblement, ne comprend pas grand-chose à ce qu’elle-même énonce).
Beaucoup de bruit pour rien, cependant – ce « rien » étant la vacuité totale du psittacisme d’Adèle Haenel. Car sans le bruit – les médias, passionnément asservis à cette pensée totalitaire, et son meilleur relais –, Adèle Haenel et ses Sœurs du martyrologue #MeToo ne seraient à vrai dire pas grand-chose. Mais ce bruit est tout. Il assure le triomphe inquiétant d’opérations de mystification au nom de la « Révolution ».
C’est pourquoi un point, un seul, mais fort instructif, mérite notre attention dans le « Droit dans les yeux » égaré d’Adèle Haenel. Il concerne la structure de sa prédication, et son pivot : la falsification.
« Il m’a violée. Sujet, verbe, COD » (merci pour le cours de grammaire inspiré…), déclame-t-elle, parlant de ce que présentement elle déclare avoir subi. Mais de viol, il n’a jamais été question dans l’affaire qui l’a opposée à Christophe Ruggia, poursuivi (et condamné) pour agression sexuelle sur mineure10, et non pour viol. Dans son show sur Mediapart en novembre 2019 d’ailleurs, Adèle Haenel, déclarait urbi et orbi que Christophe Ruggia « n’était pas passé à l’acte » (ne l’avait pas violée) parce qu’alors il n’aurait « pas pu se regarder dans la glace comme le violeur qu’il était ». « Viol » par abstention donc11… Mais voici que maintenant elle sert aux dévots une version selon laquelle elle a été « violée » : ce qui est ni plus ni moins qu’un mensonge.
Vient ensuite le catéchisme LFIste (et pas seulement) bien rodé : le « génocide » commis par Israël à Gaza. C’est exclusivement sur ce second volet de son discours que tous ont louché, manquant de ce fait doublement leur cible – comme si l’émoi de certains, certes bien compréhensible, pouvait tenir lieu d’analyse du discours.
Or dans ce gloubi-boulga ampoulé, il suffisait de s’aviser que, le statut du propos sur Gaza étant pour l’oratrice elle-même identique à celui de son propos sur son prétendu « viol », nous demeurions strictement sur le même plan : celui du mensonge, par conséquent – ou de la falsification. Radio-Adèle ment. Rien à ajouter. Premier tir manqué, par usage mal ajusté du collimateur. C’est dommage.
Mais surtout, et c’est plus préoccupant, on se trompe de cible : les divagations agitées d’Adèle Haenel sont ce qu’elles sont – rien de nouveau sous le soleil #MeToo, pas plus que dans la rhétorique propalestiniste débridée12. En revanche, à se focaliser sur la teneur quelque peu détraquée de son discours d’illuminée – sans même remarquer la structure logique par laquelle il s’auto-détruit, ruinant ainsi le crédit que l’on peut accorder à cette parole folle d’elle-même –, on perd de vue l’essentiel. À savoir ceci : ce qu’il faudrait, et soigneusement, prendre en ligne de mire, ce sont tous ceux qui lui tendent des micros, se faisant ainsi, comme dans tant d’autres affaires du même acabit, les valets et collabos d’une propagande dont le néant de pensée doublé d’imposture – en l’occurrence, et exemplairement, celle d’une « violée » qui ne l’a pas été – le dispute à la malfaisance bien réelle.
Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Le Cherche Midi, 2021); Les Habits neufs du féminisme, Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Le Cherche Midi, 2024. Elle dirige la revue le clinamen.
- Annie Le Brun « Gynocratie Song », in Vagit prop, Lâchez tout et autre écrits, Éditions du Sandre, 2025, p. 78. ↩︎
- En raison, selon France Télévisions, de nombreuses saisines de l’Arcom consécutives aux propos tenus par Adèle Haenel dans la « carte blanche » de fin d’émission. ↩︎
- Gloria Steinem, militante, journaliste, essayiste, née en 1934 dans l’Ohio et décédée le 2 septembre dernier à New-York est une figure majeure du mouvement féministe aux USA. Elle a du reste, et avec enthousiasme, adoubé le tsunami #MeToo. ↩︎
- Baron d’Holbach, Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans, 1790. ↩︎
- À l’exception notable de Thomas Mahler, dans son article sur Viser juste intitulé « Le nanar de la rentrée littéraire », L’Express, 29 août 2026. Ajoutons également que certains se sont montrés suffisamment raisonnables pour s’abstenir tout bonnement d’évoquer cet « événement littéraire ». ↩︎
- Librairie Violette and Co, rue Jean-Pierre Timbaud, le 3 septembre 2026 entre 19h et 22 h. Déviation pour le bus 96, arrêt en face de la librairie non desservi. ↩︎
- Curieusement la même ne semble pas se sentir « insultée » par la promesse faite aux « martyrs » de la Cause palestinienne d’un paradis aux allures de harem, sinon de lupanar, peuplé de houris à déflorer gaiement – soixante-douze pucelles tout de même, mais il aura fallu les mériter ! « Vive la pédocriminalité ! » alors ? ↩︎
- Tisiphone est, avec ses sœurs Mégère et Alecto, une des trois furies vengeresses de la mythologie. ↩︎
- Annie Le Brun, op. cit., p., 81 ↩︎
- Ce n’est pas ici le lieu de commenter l’issue de ce procès ; je le fais cependant dans Emprises – Les impasses d’une success story, à paraître en novembre prochain aux Éditions Tinbad. ↩︎
- Voir l’analyse détaillée de cette séquence dans S. Prokhoris, Le Mirage #MeToo, Paris Le Cherche Midi, 2021. ↩︎
- Le terme est de Renée Fregosi. ↩︎
