Le genre, de l’épistémologie à l’idéologie

Par Daniel Borrillo

12 septembre 2026

Le concept de genre a contribué à rendre visibles certaines réalités sociales. Il a permis de montrer que les différences observées entre les hommes et les femmes ne relevaient pas toujours de la seule biologie, mais pouvaient être produites ou renforcées par les normes sociales, les institutions, les habitudes et les représentations. On peut difficilement contester l’intérêt d’une telle démarche puisque les catégories sociologiques ont précisément pour fonction de rendre intelligibles des phénomènes qui, parce qu’ils sont profondément enracinés dans la culture, peuvent rester invisibles.

La difficulté apparaît cependant lorsque le genre cesse d’être une catégorie d’analyse pour devenir un cadre préétablissant l’illégitimité de certaines différences, les rapports de domination entre groupes et les orientations politiques à soutenir. À ce stade, le genre ne se contente plus d’expliquer la réalité sociale, mais cherche à la façonner. Un tel parti pris demeure légitime tant qu’il reste explicite, au risque sinon de faire basculer l’épistémologie dans l’idéologie.

Une conception sélective de l’égalité

La parité constitue, en ce sens, un cas d’école, en particulier lorsque le principe n’est pas appliqué de façon symétrique. La magistrature française en offre une illustration frappante, avec un effectif féminin qui dépasse aujourd’hui les 70 %. Or, cette nette prédominance n’est pas perçue comme un déséquilibre appelant à favoriser les candidatures masculines. L’enseignement supérieur montre une tendance similaire, car les femmes y forment environ 56 % des étudiants et s’avèrent plus souvent diplômées que les hommes. Pour autant, cette situation ne donne pas lieu à une politique de rééquilibrage. Inversement, là où les femmes demeurent minoritaires, leur faible présence passe systématiquement pour une injustice nécessitant une action corrective. Une telle dissymétrie interpelle. Pourquoi juger problématique un déficit de femmes, mais estimer parfaitement naturel un manque d’hommes ?

Les asymétries masculines laissées de côté

Cette sélectivité d’analyse apparaît de manière éclatante dès lors que l’on observe les disparités fondamentales face à la vie et à la santé. En France, l’espérance de vie des femmes dépasse celle des hommes de 5,6 ans en moyenne. Cet écart se confirme à 65 ans, âge où elles peuvent encore espérer vivre environ 23,6 années contre seulement 20 ans pour leurs homologues masculins. Fixé par la loi, l’âge légal de départ s’applique à tous de la même façon, mais cette asymétrie démographique offre mécaniquement aux femmes une durée de retraite nettement plus longue.

L’examen des indicateurs de mortalité et de précarité révèle un déséquilibre tout aussi flagrant. Sur le plan de la santé mentale et sociale, près de trois suicides sur quatre concernent des hommes. De plus, la concentration masculine dans les métiers dangereux et physiquement pénibles, où ils représentent 69,5 % des effectifs exposés, entraîne une surmortalité marquée lors des accidents du travail. De même, la grande exclusion frappe de manière disproportionnée ce public, qui constitue plus de 80 % des personnes dormant à la rue.

La guerre constitue un exemple encore plus frappant puisque les hommes forment historiquement l’immense majorité des combattants et des militaires tués. Lors de la guerre d’Irak dans les années 2000, les pertes américaines au combat atteignaient 97,5 % d’hommes selon le département de la Défense. Plus récemment en Ukraine, les estimations font état de plusieurs centaines de milliers de soldats tués, représentant une hécatombe quasi exclusivement masculine. Pourtant, l’attention portée aux conflits sous l’angle du genre se concentre quasi exclusivement sur les souffrances féminines, en occultant le fait que le risque ultime du sacrifice armé pèse presque entièrement sur les hommes. Ces réalités constituent elles aussi des problèmes de genre et devraient être traitées comme telles.

Cet usage réducteur de la notion de genre apparaît également lorsqu’on associe d’emblée les femmes à la paix, à l’empathie ou au « care ». Or, l’engagement de nombreuses personnalités féminines en faveur des politiques autoritaires prouve qu’il n’existe aucun lien intrinsèque entre le sexe et l’exercice du pouvoir. Des figures comme Marine Le Pen, Giorgia Meloni, Marion Maréchal, Sarah Knafo ou Alice Weidel illustrent parfaitement cette absence de prédisposition des femmes à la modération politique.

Si le genre est une catégorie pertinente pour analyser les inégalités, alors il doit pouvoir être utilisé dans les deux sens. Il doit pouvoir non seulement montrer les situations dans lesquelles les femmes sont désavantagées, mais aussi celles dans lesquelles les hommes le sont. Il ne devrait donc pas servir à transformer certaines différences en injustices appelant automatiquement une correction politique, tandis que d’autres seraient considérées comme naturelles, secondaires ou sans intérêt.

Le réel est plus complexe qu’un simple rapport entre dominants et dominées. Une société véritablement égalitaire devrait être capable de regarder simultanément les différentes difficultés auxquelles les hommes et les femmes sont confrontés, sans chercher à établir un classement général des victimes.

Le concept de genre peut donc rester un outil utile pour comprendre certaines réalités sociales. Il devient toutefois problématique lorsqu’il prétend détenir à lui seul la clé de leur interprétation et, plus encore, lorsqu’il sert à déterminer quelles inégalités méritent d’être corrigées et lesquelles peuvent être ignorées.

Enfin, lorsqu’on utilise le genre de manière biaisée, la catégorie ne sert plus à identifier et à corriger une inégalité, mais devient un moyen de légitimer un avantage. Une grande vigilance s’impose dès lors qu’il s’agit d’analyser la réalité à travers le « prisme du genre », ce dernier ayant perdu sa vocation d’impartialité.

Sans reprendre exactement la théorie marxiste des classes, cette logique en rappelle le mécanisme puisqu’elle transforme une catégorie d’analyse sociale en rapport politique entre groupes et peut ainsi faire du genre une grammaire de légitimation du pouvoir au bénéfice de ce qui devient, implicitement, une « classe », celle des femmes.

Daniel Borrillo est juriste, avocat au barreau de Buenos Aires, Maître de conférences en droit privé à l’université de Paris Nanterre. Il a longtemps été le directeur juridique de Aides. Derniers ouvrages parus : Bioéthique Dalloz 2022, et La morale ou le droit ?, L’Harmattan, 2023.