Les joueurs de flûte de la « protection de l’enfance »

Par Sabine Prokhoris

14 juillet 2026

Des happenings qui interrogent

Une troupe d’enfants masqués de plumes, six ou sept ans au plus – presque exclusivement des fillettes – d’autant plus volontiers soumis au scénario de ce show qu’ils sont surexcités par les adultes ainsi séducteurs, chante à tue-tête et se trémousse sous la direction d’animateurs qui les électrisent tant et plus, leur tendent des micros, s’agenouillent pour les filmer « à hauteur d’enfant ». Autour – car les enfants sont au centre, bien sûr –, foule dense d’adultes équipés de pancartes à slogans contre « les VSS », et le « Patriarcat » (qui viole et tue les femmes-et-les-enfants), encourageant avec un enthousiasme impérieux cette transe à laquelle ils ont, en toute bonne conscience et aveuglement militants, livré les petits…  

Nous sommes place Vendôme un lundi de la fin du mois de juin 20261. Les gosses sont enrôlés pour la mobilisation hebdomadaire des collectifs « féministes » – et maintenant « enfantistes »2 –, qui a lieu depuis le viol et le meurtre de Lyhanna en mai 2026 pour réclamer une « Loi Intégrale contre les Violences Sexistes et Sexuelles ». Une revendication lancée il y a deux ans déjà, à l’occasion de l’ouverture du Festival de Cannes 20243 – glamour et activisme #MeToo main dans la main –, dans la foulée de la retentissante affaire Godrèche. On se souvient que quelques mois auparavant, l’actrice d’âge mûr, alors en promotion pour sa série, et dans le même temps déposant plainte pour viol contre les réalisateurs Benoît Jacquot – avec qui, très jeune, elle avait vécu en couple – puis Jacques Doillon, l’un et l’autre l’ayant fait tourner lorsqu’elle était adolescente, avait été présentée par Le Monde, qui en fit ses gros titres, comme une « enfant kidnappée»4. Revoilà donc la propagande pour une « Loi Intégrale », à l’occasion d’un fait divers tragique5 instrumentalisé jusqu’au malaise en vue de promouvoir cette exigence pour le moins discutable des activistes du #MeToo-féminisme.

À considérer cet historique, devons-nous comprendre qu’entre le crime atroce dont une fillette de onze ans a été victime, et la liaison adolescente de Judith Godrèche avec le réalisateur Benoît Jacquot, poursuivie durant six ans – bien au-delà de la majorité de la jeune fille –, il y aurait une similitude de nature ? Il faut dire que l’essayiste Hélène Frappat n’avait pas hésité à affirmer, à propos de cette histoire amoureuse entre un homme mûr et une très jeune femme, que Judith Godrèche, « violée », donc, par son amant, avait été victime d’un « féminicide » – lequel était en réalité un infanticide, puisque Frappat évoque la jeune fille d’alors comme étant une « infans »6

Devons-nous également nous persuader que le viol et le meurtre d’un enfant résulte tout bonnement – et comme automatiquement – du « patriarcat » et de « la culture du viol » ? Comme la vie est simple… 

Ces questions élémentaires – auxquelles la mécanique #MeToo répond sans autre forme de procès par l’affirmative, mais le lecteur de bonne foi en jugera – signalent néanmoins la confusion dans laquelle le fantasme d’une « Loi Intégrale contre les VSS » entraîne les esprits.  Confusion, pour autant que, au rebours de ce que stipule le code pénal, qui définit et hiérarchise les infractions – fussent-elles sexuelles – dans le cadre de principes fondamentaux au premier rang desquelles la présomption d’innocence, pareille proposition brouille tout cela, les « VSS » formant a priori un continuum nébuleux, sorte de magma sécrété par un « patriarcat » fauteur d’une « violence systémique ». À entendre cependant les déclarations martiales de divers responsables politiques obnubilés par leur avenir électoral, la classe politique affolée – ou / et cynique – ne barguigne pas sur la surenchère démagogique, et semble toute disposée à engager le législateur dans la voie de cette aberration juridique, sociétale, psychologique.  

Confusion de langue : du « oui » et du « non »

Revenons à la mise en scène imaginée par le collectif « les déplumés » – idolâtré sur Instagram –, en tournée militante. À Saint-Ouen quelques jours plus tôt en effet, spectacle identique. Même scénario de manipulation des bambins – « vertueuse » forcément, puisque selon un commentaire Instagram, « leur avenir c’est le viol »7 Alors bien sûr…

La scène a tout d’un rituel initiatique de secte. Et, à voir ces masques de plumes, cette fièvre qui se propage et croît « comme un feu dans l’herbe sèche »8, des images des masques (somptueux, pour le coup), emplumés souvent eux aussi, qu’arborent les participants (adultes !) aux rituels d’orgies sexuelles dans le film de Stanley Kubrick Eyes Wide Shut nous passent fugitivement par l’esprit. Esprit mal tourné ? Il semblerait pourtant que nous ne soyons pas la seule à avoir été traversée par cette vision : parmi les commentaires extatiques glanés sur Instagram, où le collectif « les déplumés » a diffusé ces happenings, l’un commence en ces termes :

Voir les enfants, les yeux grands ouverts [c’est nous qui soulignons], apprendre à protéger leur corps, brandir leurs plumes rouges et vertes pour dire leur « oui » et leur « non » [etc].

Voir les enfants, les yeux grands ouverts [c’est nous qui soulignons], apprendre à protéger leur corps, brandir leurs plumes rouges et vertes pour dire leur « oui » et leur « non » [etc].

L’allusion – inversée – est sans équivoque. Perversité lucide ? Ou « naïveté » imbécile ? 

Quoi qu’il en soit, se rendent-ils compte, ces adultes persuadés d’œuvrer pour le Bien, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement s’ils cherchaient à exciter sexuellement les enfants ? Alors, conscients de ce jeu cyniquement militant auquel, en les manipulant, les adultes sacrifient les enfants sous influence, ou bien – s’agissant sans doute de la plupart des suiveurs – en toute sotte innocence ivre d’applaudissements, dans les deux cas, c’est grave. Car ce que l’on voit, cette excitation intense de gamines hystérisées pour complaire à des adultes animés d’intentions si louables qu’elles en deviennent incontestables, tous les pare-excitations9 dès lors effractés, s’apparente nettement à un abus sexuel qui ne dit pas son nom.

On nage en effet en pleine « confusion de langue »10 entre l’adulte et l’enfant, augmentée par la contagion de (trop) proche en (trop) proche au sein passablement incestuel – beaucoup de parents, ravis, sont présents – de ce qui mute en un inquiétant agglomérat d’enfants / d’adultes galvanisés dans ce transport collectif. Corps conducteurs de la passion des adultes, les enfants se voient privés de toute possibilité de s’extraire de cette séduction intense. Car l’effet de groupe, grisant, dissout mais rédime, au moment même où il la diffuse, l’écrasante confusion du discours adulte, ainsi démultipliée en autant d’enfants devenant tout-puissants sous influence. Cela au moyen d’une « comptine éducative sur le consentement » dangereusement embrouillée quant au message qu’elle véhicule – nous y viendrons dans un instant. Ce qui est insufflé aux enfants, dont nul n’ignore à quel point ils sont aisément malléables – tout particulièrement si on les allèche et les mystifie en leur lâchant ouvertement la bride –, tout à la fois prétend leur signifier l’interdit sexuel, et à l’inverse pulvérise les limites qui permettent de contenir l’excitation pulsionnelle, en propulsant les petits au centre d’un spectacle qui au contraire la sollicite et l’enflamme. Tel est le scénario pervers – très probablement involontairement. Pardonnons-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ? Certains n’ignorent pas sans doute, fût-ce dans le déni, qu’ils opèrent sur le mode de la propagande.

Pour d’excellents motifs, sans doute : comment ne pas adhérer en effet à la nécessité impérative de protéger les enfants ? Bien entendu ceux-ci doivent, comme le disait clairement Françoise Dolto, être instruits du fait que les adultes, parents compris, sont eux aussi soumis « à la loi de tous », « n’ont pas tous les droits sur eux », et que les privautés sexuelles leurs sont interdites. Mais ils n’ont pas non plus le droit de les embrigader, pour en faire les enfants-soldats d’une cause confuse, martelée à travers un message contradictoire. Par pure sottise sans doute. Mais une sottise coupable.

Considérons en effet les paroles de la chansonnette :

Pas touche à mes parties intimes. Mon corps le sait, il faut bien l’écouter. Parfois je dis oui, parfois je dis non. Et quand c’est non, c’est non, c’est non, non, non ! C’est qui la cheffe ? C’est moi ! C’est qui le chef ? C’est moi ! [refrain, hurlé dans une excitation grandissante – c’est nous qui commentons] Mon corps est à moi, à moi, à moi, à moi et rien qu’à moi ! On peut me toucher, seulement si je dis oui! Câlins, bisous, seulement si je dis oui ! Parfois c’est oui, parfois c’est non ! Pas touche, pas touche à mes parties intimes. Tu sais pourquoi ? Parce que mon corps, il est à moi, à moi, à moi, rien qu’à moi

Or même en faisant abstraction de la situation que nous venons de commenter, rien ne va dans ces paroles qui, dans une docte ignorance, orchestrent le brouillage des repères les plus essentiels. Car si l’interdit de gestes sexuels entre adultes et enfants doit être transmis en effet, il vaut de part et d’autre. Il ne saurait procéder du slogan – vide autant que potentiellement source de situations aberrantes, cocasses ou plus saumâtres11  – « Mon corps est à moi ! ». Slogan du reste fortement ambivalent, et de nature parfois, au contraire, à pulvériser l’interdit.

Que l’interdit vaille aussi pour l’enfant, cela qui ne signifie nullement que l’érotisme enfantin et la sexualité adulte soient comparables, et encore moins symétrique, même si, comme il est aisé de la constater, la sexualité infantile se manifeste souvent avec une grande intensité12, nonobstant l’immaturité somatique et sexuelle des enfants – cela particulièrement chez les très jeunes enfants, du fait de l’érogénéité corporelle, source pulsionnelle de ce que Freud nomme la « prédisposition perverse polymorphe ». Une prédisposition susceptible d’être éveillée, et même de flamber, par suite d’une séduction13 – et ce dernier point est important –, avant que ne se soient érigées les « digues » qui, au cours de la phase de latence, soit à partir de cinq ou six ans jusqu’à la puberté, viendront inhiber la pulsion sexuelle.14 

L’enfant doit savoir clairement qu’il a non seulement le droit de dire « non » à toute tentative d’intimité sexuelle qu’un adulte tenterait de lui imposer – en cela la chanson parle juste –, mais aussi qu’il doit le faire, parce qu’il est un enfant, non un adulte en pleine possession de ses moyens : admettre cela, là se situe la responsabilité dont, pour s’émanciper progressivement de la tutelle des adultes, il importe qu’il fasse l’apprentissage. À l’adulte de lui en inculquer la conscience, le conduisant ainsi vers sa véritable liberté d’enfant, grâce à laquelle il pourra se montrer récalcitrant aux vœux dépravés de certains adultes. 

L’enfant a donc autant le devoir que le droit de s’opposer à des assauts sensuels de la part des adultes. Même – et surtout – si la situation le trouble, voire même parfois délicieusement l’excite. Et qu’il serait bien tenté, quelquefois, de dire « oui » à la proposition corruptrice – qu’il peut même lui arriver de devancer, sans savoir justement, du fait de son immaturité sexuelle, de quoi il retourne –, s’il « écoute son corps ». Un corps ultra-sensible au plaisir, et fortement érotisé, particulièrement avant la phase de latence. Le dispositif militant mobilise ici des enfants qui y sont entrés, et auraient plutôt besoin que soient respectées et soutenues les barrières des refoulements nécessaires en train de se mettre en place avant la flambée de l’adolescence, plutôt que de voir réveillées et exacerbées leurs pulsions au moyen de ce bonbon si irrésistiblement tentateur mis d’autorité dans leur bouche : « C’est qui la cheffe ? C’est moi ! ? C’est qui le chef ? C’est moi ! » Une mystification éhontée, qui précipite dans l’impasse toute entreprise d’éducation digne de ce nom

Poursuivons.

S’agissant d’attouchements en tout cas, le corps de l’enfant, justement, peut pousser à dire « oui ! », à la faveur d’un glissement qui consomme le brouillage destructeur et potentiellement catastrophique entre l’excitabilité enfantine et un érotisme d’adulte abusif. C’est en cela que la comptine, tout en voulant ignorer que l’enfant est sensuellement inflammable, et peut se montrer – innocemment, car il ne mesure pas bien sûr ce qui l’habite – extrêmement séducteur, déraille sérieusement, puisque, après avoir énoncé le droit de dire « non », ainsi que l’interdit (« Pas touche à mes parties intimes »), le reste du message se déploie, en toute méconnaissance de cause, comme si l’enfant était un adulte (ou un adolescent suffisamment mature, et donc apte à vivre une sexualité).

Elle feint donc de croire, imbécillité insigne, ou pousse à faire croire, que l’enfant serait en mesure, tout autant qu’un être ayant atteint la maturité sexuelle, de pleinement assumer, parfois, un « oui ». Or un tel « oui », il revient à l’éducation d’apprendre à l’enfant qu’il lui est interdit, et qu’il ne saurait par conséquent être question de ce « Parfois, c’est oui ! » – à quoi d’ailleurs ? Cela demeure dans un flou pour le moins inquiétant – qui fourvoie les gamins15. Et si l’éducation doit faire comprendre à l’enfant que, en tant que personne, « il est votre égal », selon une formule de Françoise Dolto, et que c’est pour cette raison que son intégrité corporelle et psychique doit être respectée, elle doit aussi lui apprendre que non, il n’est certainement pas « le chef ». C’est en se découvrant assujetti, lui aussi mais en tant qu’enfant, à la loi commune – qui proscrit certains actes – que l’enfant pourra devenir pleinement un adulte, et non un despote irresponsable. Mais l’abêtissante comptine pédagogique, qui a hélas vraiment tout faux, le (dé)forme au contraire à la tyrannie. Brillant…

Pour ce qui est d’actes sexuels intrinsèquement brutaux pour un corps enfantin, telles des pénétrations, le corps bien sûr dira « non ». Mais, a fortiori si de tels actes –  les viols incestueux bien sûr, mais aussi bien les sévices, équivalents de viols, comme le rappelait Françoise Dolto – sont le fait non d’inconnus, mais « des personnes aimées de l’enfance »16 le corps pourra bien dire « non » ; mais le cœur, déchiré face à ce parent mué en bête pulsionnelle qui  prive ainsi l’enfant, désormais comme orphelin, de la tendresse et des protections que lui doivent ses père et mère, ce cœur avide d’amour pourra parfois, ô combien tragiquement, dire « oui ». Pas toujours, pas nécessairement ; mais il n’en sera pas moins, en ce cas aussi – à l’évidence préférable –, émotionnellement broyé.

Ajoutons que le chantage affectif – ce que Sandor Ferenczi a appelé « le terrorisme de la souffrance », autre figure délétère de la « confusion des langues », mais aussi, non moins pernicieux, le « tu me ferais tellement plaisir si … » – peuvent pareillement faire des ravages, et interviennent, comme un philtre-poison « d’amour », dans la manœuvre incestueuse. Au point que, de façon assez radicale, Françoise Dolto a pu dire qu’un parent qui veut que son enfant mange sa soupe « pour lui faire plaisir » est, en un sens, incestueux. Car qu’est-ce donc exactement que ce « plaisir » que, pour sa propre satisfaction, sollicite – en réalité exige – l’adulte de la tendresse de l’enfant, qu’il veut alors inconditionnelle et passionnée ? Dans quelle figure, ambiguë, du lien le piège-t-il alors, en l’incitant subrepticement à désirer lui donner un plaisir ?17 Où serait alors la limite ? Ce type d’adresse à un enfant la rend d’emblée indiscernable. Là encore, par conséquent, confusion de langue.

À ce propos, une incise au sujet d’une anecdote concernant Heinele18, le petit-fils préféré de Freud – « A charming naughty devil of a boy »19, selon les mots affectueux de son grand-père –, est fort instructive. Alors âgé de trois ans, l’enfant acceptait de manger non pas en cédant à la formule classique : « Une bouchée pour Minna, etc. », mais si on lui disait : « Voilà un morceau que Minna n’aura pas » (et ainsi de suite).  À sa fille Anna à qui il était confié et qui, constatant ce comportement, s’inquiétait d’une éventuelle « mauvaiseté » du petit, Freud écrit :

Ce garçon deviendra très moral, cela est garanti par sa très grande gentillesse. Sa mauvaiseté est étroitement liée à sa vivacité intellectuelle. Être sage est dès le début abrutissant [dull, en anglais dans le texte]20.

Freud loue ainsi la capacité de l’enfant à trouver un compromis – ludique, et en aucun cas capricieux ou méchant. Le petit garçon – suffisamment bon mais pas trop, en somme, comme devrait l’être la mère selon Donald Winnicott –, se soumet donc à l’autorité légitime de l’adulte qui doit le nourrir­ ; toutefois il refuse, indocile sur ce point, de céder au piège affectif habituel : « Il faut que tu manges pour tel et tel membre aimé de la famille ». Freud voit, dans cette espièglerie intelligente, un signe d’indépendance, et il y lit la promesse d’une aptitude à la responsabilité, en germe et même déjà en cours de développement, de nature à garder le futur adulte de la veulerie qui naît des conformismes en tout genre.  Nous voici à des années lumières de ce que ces comptines sur le « consentement » (un « consentement » en l’occurrence ni « libre » ni « éclairé », mais fâcheusement aliéné et obscurci au contraire), dans leur niaiserie manipulatrice, font ingurgiter aux gamins à coups de démagogiques : « C’est qui le chef ? C’est moi ! »

 L’interdit – cette « loi de tous » donc, dont l’enfant doit être très tôt averti, d’une façon qui soit bien sûr en rapport avec son âge – s’impose donc du fait d’une instance qui les dépasse, à l’adulte et à l’enfant. C’est uniquement sous cette condition, et non si on lui bourre le crâne de slogans fallacieux en l’incitant vicieusement à réciter en musique qu’il est « le chef » – pure projection perverse d’une domination adulte illimitée –, que l’enfant peut se voir assuré d’une protection véritablement rassurante. Une protection non seulement contre tout adulte abuseur, mais également contre son propre chaos pulsionnel, et les formes inachevées, mais néanmoins intenses, de ses désirs, affects et émotions, confisqués au profit du corrupteur dans les situations d’effraction, qu’elles soient directement et brutalement sexuelles ou non.

Autrement dit, la source de l’interdit ne saurait pas davantage être le bon plaisir ou le caprice des enfants, dont la comptine confusive flatte outrageusement un vœu de toute-puissance qui, pour être normal, n’en doit pas moins être contenu, que l’arbitraire d’un adulte – régressant au stade le plus infantile lorsque, dérogeant à son rôle d’adulte face aux enfants, il cède à la violence de ses propres pulsions.

Exhibition

Dans le même style, mais cette fois dans une école maternelle, une certaine Sarah à l’allure plutôt sexy fait entonner aux tout-petits une variante mimée de ladite « comptine éducative sur le consentement »21 : il s’agit de leur apprendre que leurs « parties intimes » sont interdites à quiconque s’aviserait de les toucher (comment alors leur nettoyer les fesses s’ils ont eu un petit accident de propreté ?), et, corollaire donné pour allant de soi, que « leur corps leur appartient »22. Soit. Il importe certes que les enfants n’ignorent pas que ces zones, sexuelles, de leur corps doivent être soustraites aux attouchements équivoques – mais nullement, on l’a vu plus haut, pour les raisons trompeuses avancées par la petite musique de ces joueurs de flûte de la protection de l’enfance qui, tel le personnage ambigu du conte23, s’emparent des enfants, les égarant on ne sait où.

Pour les nommer devant la classe, la jeune femme effleure ces parties de son propre corps : les fesses, la zézette (et pour les garçons ? le zizi, répondent en chœur les enfants), la poitrine (s’agissant de fillettes de quatre ans, c’est à croire que l’éducatrice les voit – et surtout les fait se voir – comme des poupées Barbie, à son image peut-être ?) Elle clôt la séquence, une petite sur ses genoux, qu’elle empoigne par les fesses (partie intime – et donc zone interdite –, non ? ­Mais là ?), lui enfouissant la tête dans sa poitrine à elle – oh, sans penser à mal, de toute évidence –, le tout s’achevant sur un bisou autoritairement appliqué sur le front de la mouflette, laquelle ne peut guère lui opposer la moindre résistance. De quoi embrouiller quelque peu le message – paroles et gestes entrant pour le moins en dissonance. Passons.

Toute une série de variations de la chanson mimée, mettant en scène de temps en temps des « papas » (des acteurs jouant le rôle ?) avec « leur » toute petite fille, la gamine (principalement des filles, encore, dans les vidéos, qui les exhibe le visage non flouté) étant invitée à imiter les gestes de l’adulte. La voici donc qui se touche, face caméra, entre minauderie et gêne, lesdites « parties intimes » : bouche (ajoutée dans certaines versions de cet enseignement « ludique »), poitrine, fesses sexe. Quand ce n’est pas « un papa » (figure par ailleurs honnie sur nombre de pancartes lors des manifestations pour la « loi intégrale », « Balance ton père ! » peut-on y lire), revoici l’inévitable Sarah, efficace meneuse de revue. En pom-pom girl infatigable de cette éducation « enfantiste » – sournoisement du dressage – , elle se pique également, la bouche en cœur sur Instagram, d’expliquer consciencieusement son rôle, et assène : « les enfants doivent savoir absolument que leur corps leur appartient » ( toujours le slogan insensé, répété et répété au cas où nous nous n’aurions pas bien compris), et ils « doivent reconnaître une situation anormale ».

On ne le lui fait pas dire… Car là encore, justement – outre que pour l’apprentissage de l’intimité, tout cela étant diffusé à tout vent sur Instagram, on repassera –, le scénario et sa réalisation plongent de fait les enfants à endoctriner, donnés sans vergogne en spectacle, dans une situation que l’on peut à bon droit qualifier d’anormale.

Revenir à la raison ?

Dans les dernières lignes d’un court texte, drôle et plein de sagesse, intitulé « Les explications sexuelles données aux enfants »24, après avoir indiqué que la dissimulation des choses du sexe aux enfants est une lourde erreur d’éducation, et que, sans devancer leurs questions, il convient d’y répondre avec franchise, Freud écrit : 

Je tiens pour le progrès le plus significatif dans l’éducation de l’enfant le fait qu’en France, l’État a introduit à la place du catéchisme un livre élémentaires qui donne à l’enfant les premiers renseignements sur sa position civique et sur les devoirs moraux qui lui incomberont un jour. Mais cet enseignement élémentaire est fâcheusement incomplet en ce qu’il ne cerne pas aussi le domaine de la vie sexuelle. C’est là une lacune que les éducateurs et les réformateurs devraient s’efforcer de combler. Dans les pays où l’éducation est entièrement ou partiellement aux mains du clergé, on ne peut bien sûr prétendre à de telles exigences. […] Ainsi voit-on, une fois de plus, combien il est peu avisé de coudre une seule pièce de soie sur des guenilles, combien il est impossible d’accomplir une réforme isolée sans transformer les fondements du système tout entier25.

Il est donc souhaitable que « le domaine de la vie sexuelle » fasse l’objet d’une éducation, dans et hors de la famille, s’agissant des réalités corporelles bien sûr, mais aussi « des devoirs moraux liées à l’exercice de la pulsion » – cela autour de l’âge de dix ans, « en  procédant étape par étape », et en tenant compte du développement psychosexuel des enfants. Encore faut-il ne pas le méconnaître.

Ce que nous observons aujourd’hui, c’est que ladite « éducation affective et sexuelle », dont ces « comptines éducatives » ineptes et leurs regrettables mises en scène déroulent le catéchisme désastreux, se voit aujourd’hui préemptée par un nouveau clergé : la secte ignare du #MeToo-féminisme (et affidés) – ce totalitarisme féminiciste parfaitement identifié par Renée Fregosi26, et nul n’ignore que tous les totalitarismes ont pris pour cible de choix, forcément, les enfants.

Nous voici bien loin de ce qu’avec sagesse et liberté préconisait Freud, lui qui imaginait intégrer l’éducation sexuelle à l’instruction civique – c’est-à-dire à l’entrée intelligente et sensible dans la conscience de la responsabilité personnelle au sein du monde partagé –, au lieu de l’isoler et de la dramatiser, comme le fait sous nos yeux, à la manière des obsédés sexuels, cette triste machine à décerveler les enfants. Nous n’aurons garde non plus d’oublier en la matière – puisqu’on nous parle « d’éducation affective » – la valeur qu’il accordait à la littérature, pour initier les jeunes esprits aux complexités et aux mystères de l’âme humaine. 

Ici, plus même de « pièce de soie ». Seulement des guenilles, qui passent pour de la haute couture.

  Sabine Prokhoris est psychanalyste et philosophe. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont récemment Le Mirage #MeToo, Le Cherche Midi, 2021); Les Habits neufs du féminisme, Editions Intervalles, 2023 ; Qui a peur de Roman Polanski ?, Le Cherche Midi, 2024. Elle dirige la revue le clinamen.

Il est donc souhaitable que « le domaine de la vie sexuelle » fasse l’objet d’une éducation, dans et hors de la famille, s’agissant des réalités corporelles bien sûr, mais aussi « des devoirs moraux liées à l’exercice de la pulsion » – cela autour de l’âge de dix ans, en « procédant étape par étape », et en tenant compte du développement psychosexuel des enfants. Encore faut-il ne pas le méconnaître.

Ce que nous observons aujourd’hui, c’est que ladite « éducation affective et sexuelle », dont ces « comptines éducatives » ineptes et leurs regrettables mises en scène déroulent le catéchisme désastreux, se voit aujourd’hui préemptée par un nouveau clergé : la secte ignare du #MeToo-féminisme (et affidés) – ce totalitarisme féminiciste parfaitement identifié par Renée Fregosi27, et nul n’ignore que tous les totalitarismes ont pris pour cible de choix, forcément, les enfants

  1. https://www.facebook.com/Loopsider/videos/-mon-corps-est-à-moi-à-moi-et-rien-quà-moi-hier-soir-sur-la-place-vendôme-à-pari/1019435097346598/.
      ↩︎
  2. Voir l’article pathétiquement irréfléchi paru dans Le Monde :
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/07/04/qu-est-ce-que-l-enfantisme-notion-de-plus-en-plus-souvent-associee-aux-luttes-.feministes_6720614_3224.html?srsltid=AfmBOoohK6oXho8vbOtiBZNAECEIMpvKq9bIRvnhj77RKCcYiFp4PeL2. ↩︎
  3. https://www.lemonde.fr/idees/visuel/2024/05/14/on-persiste-et-on-signe-le-monde-publie-la-photo-manifeste-du-metoo-francais_6233113_3232.html. ↩︎
  4. https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/02/07/c-est-une-histoire-d-enfant-kidnappee-l-actrice-judith-godreche-porte-plainte-contre-le-realisateur-benoit-jacquot_6215155_3224.html?srsltid=AfmBOorkrA5-0i4cc8WReCXIPbZLNe1UM7JLcS5wV6adaMdjZ-fPQuBa. ↩︎
  5. Voir Sophie Obadia : https://www.causeur.fr/justice-le-coup-de-la-pochette-rouge-affaire-lyhanna-330047. ↩︎
  6. L’infans est le bébé avant qu’il ne sache parler. Voir : https://madame.lefigaro.fr/celebrites/cinema/helene-frappat-judith-godreche-n-a-jamais-donne-son-consentement-et-souleve-une-question-essentielle-et-trop-rarement-abordee-celle-du-degout-20240209. Pour un décryptage de cette affaire, je me permets de renvoyer à mon essai, Emprises – Les impasses d’une success story, à paraître à l’automne 2026 aux Éditions Tinbad – maison qui se signale par sa complète indépendance d’esprit.
    ↩︎
  7. Dans le même esprit apocalyptique, voir l’effrayante séquence vidéo de Muriel Salmona :  https://www.brut.media/fr/news/inceste-le-message-de-muriel-salmona-aux-futures-victimes-34a86fcd-878a-4de5-a088-97a2507b3659.
    Et la tribune : https://www.mezetulle.fr/inceste-de-metoo-a-youtoo-muriel-salmona-voyante-extra-lucide/.
    ↩︎
  8. William Faulkner, Septembre ardent (1931), trad. M.E. Coindreau, Nouvelles, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2027, p. 335. ↩︎
  9. Le pare-excitations est une fonction de l’appareil psychique qui filtre les excitations venues du monde extérieur, pour protéger la psyché d’une intensité trop forte qui risquerait de la détruire. ↩︎
  10. Dans un article essentiel intitulé « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant – Le langage de la tendresse et de la passion » (1932), Sandor Ferenczi explique ce qui advient de traumatique lorsqu’un adulte répond au besoin de tendresse et à l’érotisme enfantin dans le langage de la sexualité adulte. L’inceste est cette confusion de langue, potentiellement dévastatrice pour la psyché enfantine, et donc pour le futur adulte. Voir Sandor Ferenczi, Œuvres complètes, Tome IV, traduit par l’équipe de traduction du Coq Héron, Paris, Payot, 1952, p. 125-135. ↩︎
  11. Chez le dentiste (une fillette, sept ans) : « Non, non, et non ! Je n’ouvre pas la bouche, c’est mes parties intimes ! » ou bien, accompagné par sa grand-mère (qui assiste à la consultation) chez le médecin, un garçonnet (huit ans) refuse que ce dernier, qui lui palpe le ventre, se rapproche de son bas-ventre, en disant : « C’est mon intimité ! ». La grand-mère, parlant ensuite avec l’enfant, découvre que c’est bien sûr à l’école que, sans le moindre discernement, on a fourré ça dans la tête du gamin. Ou encore, dans le registre cette fois du « si je veux, c’est oui » (en cinquième, témoignage d’une intervenante en « éducation affective et sexuelle ») : « Eh bien quoi, Madame, je peux bien sucer un garçon dans les toilettes, puisque mon corps est à moi. En plus il me donne deux euros »… ↩︎
  12. On voit, par exemple, comment de tout petits enfants aiment à s’exhiber sexuellement. ↩︎
  13. Voir Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), trad. Philippe Koeppel, Paris, Gallimard, 1993, p. 118 : « Il est instructif de constater que, sous l’influence de la séduction, l’enfant peut devenir pervers polymorphe et être entraîné à tous les débordements imaginables ». Cela tout particulièrement avant que ne se soient constituées et consolidées « les digues psychiques qui entravent les excès sexuels ».  ↩︎
  14.  « Au cours de cette période de latence totale ou partielle, s’édifient les forces psychiques qui se dresseront plus tard comme des obstacles sur la voie de la pulsion sexuelle et qui, telles des digues, resserreront son cours (le dégoût, la pudeur, les aspirations esthétiques et morales). » Ibid.,p. 119. ↩︎
  15. Autant d’ailleurs que pour le « non », comme le démontrent les situations absurdes que nous avons évoquées dans la note 11. ↩︎
  16.  C’est « la tendresse des parents pour l’enfant » qui peut réussir « à éviter d’éveiller sa pulsion sexuelle prématurément ». Cet « ajournement de la maturation sexuelle » est ce qui permettra d’ériger « la barrière contre l’inceste », qui exclut expressément du choix d’objet « les personnes aimées de l’enfance ». S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelleop.cit., p. 168-169.  ↩︎
  17. Sur tous ces aspects, voir Martine Bacherich, Sabine Prokhoris, « Françoise Dolto, profondément freudienne » : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2020/06/24-bacherich.pdf. ↩︎
  18. L’enfant mourut hélas à l’âge de cinq ans. ↩︎
  19. « Un charmant vilain diable de garçon ». ↩︎
  20. Sigmund Freud, Lettres à ses enfants, Paris, Aubier, 2012, p. 404. ↩︎
  21. https://www.instagram.com/reel/DZagCjEMO1u/. ↩︎
  22. Ce qui a pu aboutir à ce que des parents ont pu considérer qu’à l’âge de quatre ans, un enfant pourrait « choisir son genre », comme (mais, nettement plus tard) on choisirait sa religion. Raison pour laquelle ils ont décidé de garder secret le sexe de leur enfant (pour lui éviter de se trouver « assigné », puisque « son corps lui appartient » (et non au « récit patriarcal) », cherchant à l’élever « dans les deux genres » jusqu’à cette étrange « majorité ». Voir : https://www.nouvelobs.com/rue89/notre-epoque/20180926.OBS2990/ils-gardent-secret-le-sexe-de-leur-enfant.html. ↩︎
  23. Le Joueur de flûte de Hamelin, où un dératiseur qui a entraîné les rats hors de la ville au son de sa flûte, finit, parce qu’il n’aurait pas été payé pour ses services – version rationalisée –, par irrésistiblement entraîner à leur tour les enfants. ↩︎
  24. Sigmund Freud, « Les explications sexuelles données aux enfants » (1907), trad. Denise Berger, in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1977, p. 7-13. ↩︎
  25. Ibid., p. 13. ↩︎
  26. Voir https://leclinamen.fr/2026/04/le-feminicisme-comme-lislamisme-est-un-totalitarisme/. ↩︎
  27. . ↩︎