Une si vivante transmission

Par Eva Landa

13 juillet 2026

À Propos de Face à l’irrémédiable – Conditions politiques d’un travail analytique, Paris, Éditions des crépuscules, 2026, 227 p. Prix : 20 euros.

Dès les premières pages, ce livre nous surprend. Janine Altounian commence par s’y demander « Pourquoi encore ce livre ? », et par prévenir ses lecteurs qu’elle n’aime pas écrire, et ne le fait qu’avec un sentiment de contrainte et d’empêchement. 

Si Altounian n’aime pas écrire, elle n’en a pas moins profondément investi l’acquisition de la langue du pays d’accueil de sa famille pour en devenir « l’héritière / traductrice », et il est difficile de ne pas avoir son attention attirée par la beauté et le caractère poétique de cette écriture « empêchée ». 

Son premier livre répondait au bouleversement provoqué par la parution d’un livre d’histoire, « événement éditorial qui rompait un silence de soixante ans sur le génocide des Arméniens » dit-elle dès les premières pages de son texte, au moment où s’achevait sa première expérience analytique. Le dernier en date, cinquante ans plus tard, réagit au livre d’une historienne qui a fait effleurer des traces mémorielles encore plus enfouies, Au bord de l’effacement1. Entre les deux, parmi d’autres événements qui l’ont marquée, la découverte fondamentale du « journal de déportation » de son père, huit ans après la mort de celui-ci.

Heureusement pour ses lecteurs, Janine Altounian a une fois encore choisi de suivre la contrainte dictée par sa dette d’héritière de parents rescapés en 1915 d’une entreprise d’extermination, devenus ensuite survivants apatrides dans les années 1920, mais dictée aussi par son propre sentiment actuel d’être une « survivante d’un pays d’accueil » aux institutions menacées. Le rôle fondamental de l’école laïque, qui lui avait permis dès la maternelle d’investir la vie en dehors de l’étouffant ghetto familial et de « l’irrémédiable d’un espace psychique chaotique », témoigne de l’influence décisive des conditions socio-politiques pour l’élaboration des héritages traumatiques. En l’absence de possibilités de modifier ces conditions si défaillantes, elle nous fera part de moyens de résistance éventuels. 

Pour ce livre en particulier, Altounian examine les trois objets d’investissement qu’une rupture violente dans la continuité de la vie des « exterminables » peut endommager : la langue, « la maison » et l’expression des affects.  La tendresse semble exclue dans cette perpétuelle bataille pour la survie qui caractérise les parents survivants apatrides. On aurait tort de réduire « la maison » à l’aspect purement matériel des biens spoliés ou à l’actualité du patrimoine menacé ou détruit au Karabagh. L’aspect symbolique de « la maison » dépasse largement la question matérielle. Un moment fort du récit est la quête de l’héritière/traductrice (pour reprendre les termes d’Altounian) de la ville natale de ses ascendants : Bursa, nouvelle Acropole de par la sensation de déréalisation2 que ce voyage provoque avant même le départ. Déréalisation surtout devant « la laideur oppressante de la misère des maisons effondrées, à l’abandon » (p. 88), qui permet de visualiser la scène de la déportation qui avait eu lieu un siècle auparavant.

La vision des immeubles délabrés permet aussi d’établir une articulation entre l’effondrement des maisons et celui de la mère – inconsciemment entraperçu par l’enfant –, exprimé dans l’acharnement maternel à construire en pays d’accueil l’équivalent de l’ancien lieu protecteur de la famille. Ceci est un exemple du tissage entre le réel historique et les bribes de perception, qui aide à redonner du sens aux indices de l’irrémédiable subi par les parents, dimension traumatique que le travail analytique, auquel Altounian rend hommage, permet de prendre en charge. Le travail d’écriture et sa publication participeront à leur tour à l’élaboration (et même à la perlaboration) de l’expérience traumatique.

Je me permets de remarquer, dans l’épilogue qui clôture le livre, un détail tout à fait intéressant. Janine Altounian choisit de raconter la réminiscence d’une « scène d ’enfance ensoleillée par deux figures de mère ». L’enfant a quatre ans, sa mère convenablement vêtue d’un manteau qu’elle-même avait confectionné, la conduit à l’école maternelle. Celle qui se remémore la scène ressent la douceur d’un amour envers sa mère jamais éprouvé auparavant, cette mère qui semble alors envisager « un avenir heureux pour les petites filles vaillantes à l’ouvrage ». Or l’entrée en maternelle était présentée au début du livre comme ayant eu lieu à trois ans. Est-ce un lapsus ? Sa mère avait précisément quatre ans lorsqu’elle a été happée par la violence génocidaire qui a brisé la continuité de sa vie. Lapsus ou vraie coïncidence, la fille a l’âge qu’avait sa mère au moment de l’événement traumatique quand cette dernière interrompt le cycle de la répétition, et lui rend la liberté de poursuivre sa propre vie. La tendresse peut alors reprendre sa place dans leur relation.

  Si l’œuvre de Janine Altounian a toujours reçu un accueil plus que rassurant par rapport au bien-fondé de cet effort d’écriture3,  son importance mérite d’être rappelée aux contemporains et doit absolument continuer d’être redécouverte par les nouvelles générations, d’autant plus que celles-ci ne comptent plus sur les mêmes conditions d’accueil, salvatrices, dont a bénéficié Altounian – en plus d’être exposées à la confusion de langues qui caractérise notre époque.  

En ce qui me concerne, la lecture de ce livre passionnant, qui reprend généreusement le cheminement de l’œuvre de Janine Altounian dans son ensemble, a eu des effets fulgurants sur mon travail – en l’occurrence avec un patient héritier de rescapés de la « Révolution culturelle », dont en particulier la persécution des intellectuels en Chine. Et pourtant je ne me considère pas comme une novice au sujet des situations traumatiques liées à « l’Histoire avec sa grande hache » (éternel Perec). 

En le lisant, je ne peux m’empêcher d’associer ce livre à une sorte de pierre de Rosette, ce fragment de stèle accidentellement découvert en 1799 qui présentait un même texte en trois écritures différentes, ce qui a permis le déchiffrement par Champollion de l’écriture en hiéroglyphes. Janine Altounian traduit, articule, déchiffre des symboles énigmatiques, hiéroglyphes ou pictogrammes (qui ne sont pas sans rappeler ces traces de vécus originaires bien nommées par Piera Aulagnier), utilisant des sources croisées – historiques, socio-politiques, personnelles, psychanalytiques – qui permettent de retrouver des clés ouvrant l’accès à un monde et à des langages perdus au milieu des catastrophes. 

Eva Landa est psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse. Membre du comité de rédaction de la revue Le Coq-Héron. Auteure d’articles sur les préjugés et le cinéma.

Janine Altounian, est germaniste, essayiste. Née à Paris de parents arméniens rescapés du génocide de 1915, elle travaille sur la traduction de ce qui se transmet d’un trauma collectif aux héritiers de survivants. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur la transmission traumatique, sur la langue de Freud, a été co-traductrice des Oeuvres complètes de Freud aux PUF et responsable de l’harmonisation des traductions sous la direction de Jean Laplanche.



  1. Respectivement : Jean Marie Carzou, Un génocide exemplaire : Arménie 1915, Flammarion 1975, Calmann-Lévy, 2006, Marabout, poche, 1978 ; Anouche Kunth, Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres, Paris, La découverte, 2023. ↩︎
  2. Dans une lettre à Romain Rolland, Freud relate un épisode de déréalisation qui lui est arrivé en venant visiter l’Acropole, qu’il avait si longtemps imaginée. Voir Freud, « Un trouble de mémoire sur l’Acropole, trad. Marthe Robert, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, p. 217-219. ↩︎
  3. Je reconnais avoir ressenti une certaine fierté lorsque Janine Altounian cite à la fin de son livre la revue psychanalytique à laquelle je participe, Le Coq-Héron, qui a effectivement accueilli beaucoup de ses articles. ↩︎