Féminisme radical : la victimologie comme arme de destruction massive

Vibrant street march showcasing unity and feminism under vibrant purple flags.

Dans un commentaire relatif à l’affaire Pélicot, la professeure Caire et sa disciple, proposent une lecture de ce fait divers où la doxa emprunte le langage de la science pour mieux s’imposer. En effet, elles considèrent que « la victimologie participe à l’approche scientifique d’un phénomène de société : la victimisation des femmes ». Elles ajoutent ensuite que « à cet égard, cette affaire rappelle que les femmes sont toujours des victimes latentes et révèle qu’elles sont parfois des victimes sérielles »[1].

Sans l’ombre d’une nuance, elles décrètent non seulement que chaque femme porte en elle « une disposition inconsciente à devenir victimes » mais aussi « que le couple est un cadre propice à la victimisation des femmes. Elles sont donc des victimes latentes en raison de leur sexe d’une part, de leur situation conjugale d’autre part »[2]. On ne savait pas l’état civil doté d’un tel pouvoir prédictif ! À lire ces thèses, le livret de famille ne serait plus un contrat d’union, mais un passeport pour la victimisation. 

Dans ce cadre, l’affaire Mazan n’est plus un crime à comprendre mais un épisode obligé d’une histoire déjà écrite. Elle ne fait ainsi qu’illustrer le destin annoncé d’une société patriarcale sortie tout droit d’un conte de fées. La Belle au bois dormant, accusée d’avoir oublié de signer son formulaire de consentement avant son réveil, est convoquée à la barre pour commenter sa propre tragédie.  

Poussant l’analyse jusqu’à l’absurde, les juristes n’hésitent pas à diagnostiquer un sexisme systémique jusque dans le stéthoscope des médecins de Mme Pélicot. Si ces derniers n’ont apparemment rien vu, ce ne serait pas par erreur médicale, mais par un « impensé victimologique » car on ne violerait pas les femmes mûres ».

Entre populisme pénal et sociologie de comptoir, cette analyse transforme un procès criminel en un tribunal de la culture. En voulant dénoncer le patriarcat, ces autrices finissent par rejoindre, paradoxalement, la vision la plus réactionnaire qui soit. Celle d’une femme incapable d’échapper à sa condition de proie, éternellement définie par sa vulnérabilité et son sexe[3].

C’est dans cette logique que la professeure Caire propose, dans une autre tribune, d’instaurer une « présomption de victimité »[4]. Selon ce concept, la justice devrait agir « comme si » l’atteinte était réelle avant même que la vérité ne soit établie, afin « d’adapter les actes de procédure à la vulnérabilité éventuelle des personnes concernées »[5] c’est-à-dire les femmes. Derrière ce concept présenté comme « technique » se cache une réalité brutale : la mise à sac des garanties procédurales et des droits de la défense. En exigeant que la justice agisse « comme si » l’atteinte était réelle avant toute preuve, on instaure de fait une présomption de culpabilité. 

La professeure de droit feint d’ignorer que la présomption d’innocence est déjà largement bafouée par le tribunal médiatique, particulièrement dans les affaires sexuelles. Elle oublie surtout la fragilité de celui qui est jeté dans la machine judiciaire et bien que présumée innocente, la personne suspectée se trouve déjà dans cet état provisoire et ambigu de celui qui n’est plus tout à fait un innocent, mais n’est pas encore un coupable. Dans cet entre-deux, le soupçon permet déjà l’interpellation, la garde à vue, la mise en examen ou la détention. Affaiblir encore ce rempart, c’est accepter que l’arbitraire devienne la règle au nom de la protection d’un groupe.

Nous basculons ici dans la Weltanschauung du féminisme radical. Ainsi, le « collectif femme » devient l’élément à protéger, au détriment des droits individuels chers au féminisme traditionnel. La mécanique est aussi manichéiste qu’efficace, puisqu’elle consiste à constituer une communauté homogène de victimes (allant de la PDG d’une multinationale à la femme de ménage immigrée) afin de créer une « classe de femmes » présentée comme l’analogue du prolétariat marxiste, victime de l’appropriation collective et individuelle par la « classe des hommes ». L’analogie est parfaitement assumée par la professeure de droit lorsqu’elle affirme que « l’accusé s’est comporté comme le propriétaire d’un bien qu’il a mis à disposition d’autres individus afin qu’ils en jouissent. Autrement dit, il a livré le corps de son épouse à des prédateurs sexuels comme si c’était une chose dont il avait le contrôle. Dans ces conditions, le viol se présente comme un crime de propriétaire » 

Dès lors, la « culture du viol » devient un outil militant permettant d’effacer l’acte individuel au profit d’un système impersonnel. Comme l’affiche le slogan néo-féministe : « viol = crime contre la classe des femmes ». Le comportement criminel du violeur disparaît derrière une structure supposée cimenter l’identité même de la Femme.

Le droit français est en train d’être colonisé par cette idéologie. La « présomption de victimité » n’est que la cristallisation juridique d’un nouveau puritanisme fondé sur une essentialisation du genre (mâle = prédateur, femme = proie). 

Ah, la sexualité réduite à un complot permanent de domination… Et si une femme ose ne pas se sentir agressée ? Immédiatement, elle se retrouve au pilori pour « fausse conscience » ou reçoit le regard compatissant de l’amnésie traumatique. Rien de tel qu’une petite séance de contrôle façon consciousness-raising, avec bonus désaliénation marxiste, pour s’assurer que tout le monde pense bien comme il faut

Pour conclure, une question presque naïve persiste et mérite d’être posée : que devient un droit fondé sur des individus lorsque ceux-ci sont remplacés par des catégories et que la justice est sommée d’agir « comme si » la présomption d’innocence avait déjà été levée, la réponse s’imposant d’elle-même puisque quand la « théorie » sait déjà qui est la victime, la justice n’a plus qu’à trouver le coupable par pure formalité.

Daniel Borrillo

Pour poursuivre, on pourra lire du même auteur :

https://hal.science/hal-03576349/document

[1] Anne-Blandine Caire et Margaux Camous, « De quelques spécificités victimologiques de l’affaire Pélicot », Les Petites Affiches, n° 12, décembre 2024, p. 58-60.

[2] Op. cit., p. 59.

[3] « Tota mulier in utero », la formule d’Hippocrate résume cette vision de la femme éternellement infantilisée.  

[4] « La présomption de victimité, miroir nécessaire de la présomption d’innocence » La Semaine Judiciaire/SGDL, Genève 2025.

[5] Anne-Blandine Caire, « La justice peut devenir une épreuve supplémentaire pour les personnes qui dénoncent une infraction », Le Monde, 20 mars 2026.

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