Quelques morceaux d’L

Conversation avec Cédric Meletta, à propos de Corinne Luchaire – Ses rayons et ses ombres (Le Cherche Midi, 2026). En librairie le 22 octobre 2026.

Propos recueillis par Sabine Prokhoris

20 octobre 2026

Treize ans après un livre de référence, Jean Luchaire – L’enfant perdu des années sombres, paru en 2013 chez Perrin (rééd. Pocket, 2026), Cédric Meletta publie Corinne Luchaire ­– Ses rayons et ses ombres (Le Cherche Midi, 2026). Un portrait subtil de cette falling star au destin tragique, qui paya au prix fort son insouciance, son inconscience dans les remous terribles d’une époque troublée. En lisant ce livre aussi percutant qu’il est sensible, on songe à ces lignes de Stéphane Mallarmé, au sujet d’un court portrait qu’il écrivit d’Arthur Rimbaud : « Je sais à tout le moins la gratuité de se substituer, aisément, à une conscience : laquelle dut, à l’occasion parler haut pour son compte, dans les solitudes. Ordonner, en fragments intelligibles et probables, pour la traduire, la vie d’autrui, est tout juste, impertinent : il ne me reste qu’à pousser à ses limites ce genre de méfait. Seulement je me renseigne. » Le clinamen est allé à la rencontre de cet écrivain-historien singulier – et le remercie vivement pour ce passionnant échange.

Une irruption soudaine

Sabine Prokhoris

Bonjour Cédric Meletta, et merci de prendre le temps de cette conversation. Parlez-nous de la genèse de ce livre, un portrait…

Cédric Meletta

Alors la genèse du livre, c’est une irruption soudaine dans ma vie. On est à la fin de l’été 2020. Je reçois un mail de Xavier Giannoli ; je connais à peine ses films. Il envisage de faire un projet sur les Luchaire, sur l’époque. Tout ça n’est pas encore bien calé, et il aimerait me rencontrer. On est entre les deux confinements ; c’est un climat très anxiogène. On se retrouve chez Mollard, avec nos masques. Il me fait part de son travail (le mien, c’était le livre sur Jean Luchaire, paru en 2013).  Il a élaboré un départ de scénario. « Est-ce que vous voulez le lire et réagir ? », me demande-t-il. Ça a commencé comme ça. Voilà. J’ai lu. Et l’angle, le dispositif m’ont beaucoup plu.

Et puis – je réagis à la suite de votre question, l’art du portrait –, c’est ce qui avait plu à Giannoli, dans Jean Luchaire, malgré le côté un peu plus universitaire de ce livre. La petite touche, le fait saillant : c’est ce qui m’intéresse.  À la manière d’un peintre – un peintre d’École ou d’Académie, vous savez, où l’apprenti brosse toute la toile, mais le Maître, à la fin, peint le visage et les mains. Eh bien dans mes livres, comme je l’expliquais à Giannoli à l’époque, c’est ce que j’essaie de faire. Et c’est ce que nous avons fait pendant six ans.

SP

Ainsi, le Corinne Luchaire, est né de ce travail avec Xavier Giannoli ? Déjà bien sûr, Corinne est présente dans le Jean Luchaire, mais là, c’est différent…

CM

Oui, vraiment. En fait, la rencontre avec Giannoli, ça a été un peu une libération, un événement déclencheur.

SP :

Oui… Mais pour reprendre votre image de l’atelier du peintre, on pourrait dire que vous faites également le travail de l’apprenti… L’environnement – les différents plans et arrière-plans, le fond, dans toute sa richesse chromatique –, par votre enquête, c’est aussi vous …

CM

Quand on travaille dix ans sur Jean Luchaire, on entre dans l’univers Luchaire : la famille, et donc Corinne. Elle m’a tout de suite plu. Remontons dans le temps : on est en vers 2008/2010. Mon livre sort en 2013. Là, j’ai déjà Corinne. Une présence. Comment dire ? Elle est comme à l’intérieur de moi.

SP

 Donc elle est là… Elle attend que vous la rameniez au jour … « Tu me parles du fond d’un rêve // Comme une âme parle aux vivants. // Comme l’écume de la grève, // Ta robe flotte dans les vents. // Je suis l’algue des flots sans nombre, // Le captif du destin vainqueur ; // Je suis celui que toute l’ombre // Couvre sans éteindre son cœur. » Ces vers de Victor Hugo – un dialogue intérieur entre celui qui se met à l’écoute de disparus au destin mystérieux et tragique, et ce qu’il entend et donne à entendre émanant de cette âme – me semblent assez bien correspondre à la tonalité de ce que vous faites, en particulier dans ce Corinne Luchaire… 

CM

Voilà. Ensuite, je rencontre un autre passionné de son cinéma – et du clan Luchaire puisqu’il habite aujourd’hui (j’en parle dans le livre) le Château-Luchaire, à Vernon. Donc à la recherche, avec Alexandre [prénom de l’actuel propriétaire de Château-Luchaire], de ces fantômes-là, de ces âmes errantes, nous nourrissons le dessein de faire quelque chose sur Corinne. Nous avons chacun nos projets, moi mes livres, lui ses dessins animés, ses films. Et quand on se retrouve, c’est pour évoquer Corinne, et chercher ce que nous pourrions bien faire. Une pièce de théâtre ? Une bande dessinée ? Mais nous savons que ça ne prendrait pas. En fait, dans cette lente germination, le film de Xavier a été le catalyseur. C’est LE moment : s’il doit y avoir quelque chose sur Corinne, c’est là. Je le sens, je le sais : pendant dix ans, ce personnage, je l’ai porté en moi ; et je suis en quête.

Il y a eu trois faux départs, en 2015, 2018 et 2022. Vous savez, quand je parle de faux départ, c’est comme quand on ouvre un dossier Word, qu’on trouve un titre de travail, qu’on commence à mettre des citations, à noter des situations, lister des livres… À trois reprises, donc, j’ai pensé pouvoir m’y mettre. Mais ça ne s’est pas fait. Et puis il y eu cette rencontre-là, avec le projet de Giannoli. Elle a ouvert les vannes, et ce livre a ainsi pu surgir, et prendre forme.

L’art du portrait : l’écrivain, l’enquêteur

SP

C’est vrai que dans le film, le personnage de Corinne Luchaire est quand même très central…

CM

Central. Absolument. C’était le parti pris de Xavier. Au départ, Xavier avait l’idée d’un film autour de cette époque, de ce monde-là. Mais dans un souci de faire les choses à l’économie, un producteur a eu l’idée d’un dispositif de garde à vue : c’était Corinne qui parlait, comme dans un interrogatoire ; elle racontait en flash-back. Ça a intéressé Xavier, mais tout de suite il a dit : « Il faut qu’il y ait Jean. Ça manque. Il faut que dans ton, dans l’histoire, il y ait Jean, et il faut qu’il y ait Abetz. » Et il a d’emblée su, vu que Jean Dujardin interpréterait le rôle de Luchaire. C’est à partir de là que ça s’est décanté. Et c’est ainsi que s’est défini l’angle du film. Corinne, vous avez raison de le souligner, est déjà au soubassement du scénario.

SP

 On le sent, dans le film, parce qu’elle est un personnage tellement intéressant : en grande partie insaisissable, si intensément présente soit-elle, et tellement touchante…

CM

Le but, je le dis dans le livre et je ne cesserai de le répéter, ce n’est pas de se livrer à une réhabilitation de cinéphile, ou d’un amoureux fou du personnage et de la femme qu’elle était. C’est juste de lui redonner un peu de dignité, un peu d’humanité. Elle a été fauchée… Elle a tellement perdu… Elle s’est tellement perdue…. On lui avait tant promis… Mais année après année, elle a tout pris dans la figure, tout : la maladie, l’humiliation… Et je pense que ce livre, c’était ça : une sorte de réparation. Tenter de restituer quelque chose de la jeune femme que fut cette « enfant perdue des années sombres » [sous-titre du livre sur Jean Luchaire] ; perdue plus complètement encore que Jean, plus « innocemment » que lui sans aucun doute. Proposer quelque chose de plus juste, de moins définitif que le traitement qu’elle a enduré. Le parti pris du portrait s’y prêtait bien. Une biographie un peu froide, insensible et désincarnée, trop « universitaire » sur Corinne, ça aurait été un peu gâcher, et même manquer le propos, je pense.

SP

Oui, et puis l’intérêt de l’art du portrait, c’est que ça naît d’une rencontre vivante, avec des visages. Et il me semble que c’est avant tout comme écrivain que vous partez à la rencontre de Corinne.

CM

C’est vrai, j’essaie d’être d’abord écrivain, plus qu’historien. 

SP

On le sent. Mais l’historien est là. Parce que la question de l’enquête est quand même très importante, et y compris à la manière d’un détective, dans certains de vos livres. 

CM

Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que la méthode, l’apprentissage, la formation, eh bien c’est quand même fondamental. Indispensable. J’ai une formation d’universitaire en histoire, oui. J’ai été agrégatif, et puis j’ai enseigné comme ATER et chercheur à l’Université de Nanterre. Cette expérience, c’est resté, même si ensuite j’ai bifurqué. Mais bien sûr, ça m’a marqué. J’avais été recruté par le président de mon jury de thèse, Stéphane Courtois. C’est quelqu’un qui représente une certaine historiographie – qu’on soit d’accord ou non avec lui, bien sûr. Mais sa réflexion a influé sur ma façon de travailler ; de repenser la summa divisio droite-gauche, à l’aune de l’archivistique et de nouvelles grilles de lecture. Et cette inflexion est directement inspirée de l’itinéraire de Pierre Brossolette.

Très concrètement aussi, à son contact, j’ai appris à travailler ; j’ai appris à sentir l’archive ; j’ai appris à faire parler une agrafe rouillée. Oui, sentir l’archive… C’est passionnant, parce qu’il y a vraiment là-dedans une dimension qui s’apparente à l’activité d’un détective en effet. D’ailleurs, une des petites-nièces du mari de Corinne Luchaire (de Guy de Voisins), Florence, qui est productrice et scénariste de cinéma, m’a dit elle aussi : « Je ne savais pas qu’il y avait des écrivains détectives. »

Et c’est vrai que je ne lâche pas mon sujet, mon objet. Et surtout, je m’intime cette petite philosophie : non pas « il faudrait que tu trouves ; là, ça serait bien de trouver des archives ». Non, je m’impose : « Il faut que tu trouves ». Ce n’est pas : « il faudrait », c’est : « il faut ». Il faut trouver : un contact, un mail, quoi que ce soit, même quelque chose de très ténu, une trace, un fragment…

Quand je lis des mémoires de témoins qui ont connu Corinne, je me dis : « Ah, ces personnes finissent leur vie dans cette petite ferme d’Essonne. » Et moi, tout de suite, j’imagine la ferme d’Essonne, avec les archives qui restent. Ce qu’il y a dans les greniers. En fait, c’est ça qui m’émeut dans le travail de recherche.

SP

Vous cherchez – et trouvez – des pépites, en fait…

CM

Voilà, essayer de trouver des pépites. Et j’en ai trouvé quelques-unes. 

SP.

On comprend cette méthode, à la fois extrêmement rigoureuse, et ultra-sensible, en vous lisant, dans d’autres de vos livres aussi. Mais ensuite, vous composez tout ça comment ?

Musicalité

CM

Comme une partition, en fait. 

SP

Alors c’est important, que vous utilisiez ce terme. Parce que la musicalité me semble très importante dans votre écriture… 

CM

Ah, la recherche de cette musicalité… Paul Claudel évoquait le mot fort. Il faut trouver le bon mot. Je passe pour un fou auprès des gens qui habitent avec moi, ma fille, mon fils, Aliona, ma femme de ménage, parce que je relis les chapitres à voix haute.

SP

Comme Flaubert, avec son « gueuloir »…

CM

Donc, je passe pour un toqué… (rires)

SP

Je comprends très bien ça, la phrase dans la voix vivante, la nécessité d’un rythme…

CM

Eh bien quand on fait ça, là, on perçoit, on sent tout de suite ce qui gêne : l’adverbe qui ne va pas ; la conjonction qu’il faut ou non. Le synonyme à trouver…

SP

Alors, je crois que c’est d’autant plus important que les portraits que vous faites sont justement une façon de faire revenir quelqu’un à la vie. 

CM

Absolument. Faire revenir à la vie. Et dans la musique, il y a le rythme, il y a la respiration. C’est ça, finalement, qui permet d’attraper la vie. Je vais vous faire un aveu, J’ai décidé de faire des portraits en écoutant Le Tombeau de Couperin [de Ravel]. Ah, voilà ! C’est pour ça que j’ai eu cette intuition du « tombeau ».

SP

Oui, le « tombeau » est un genre littéraire, qui a trait à la rencontre poétique avec la figure singulière d’un disparu ; et donc, en un sens, il marque d’une tonalité particulière l’art du portrait – voir les différents Tombeaux, chez Mallarmé. D’ailleurs, vous avez un livre qui s’appelle Tombeau pour Rubirosa…

CM

Oui. Cette référence mallarméenne que vous évoquez… J’ai tout lu, Anatole, Poe, Baudelaire… 

SP

Donc, Le Tombeau de Couperin… 

CM

Oui…. J’ai lu Mallarmé en écoutant Le Tombeau de Couperin. Et puis après, je me suis dit : « C’est ça qu’il faut faire. C’est comme ça que tu vas trouver tes personnages. »

Le moment carrefour

SP

Vos personnages, justement : car les figures auxquelles vous vous intéressez principalement ne sont ni des « salauds historiques », selon une de vos formules, ni des personnages héroïques ou magnifiques.  Pas des « hommes illustres », pas non plus des « hommes infâmes » (au sens non pas de l’infamie morale, mais de Michel Foucault dans son texte « La vie des hommes infâmes » : c’est-à-dire des anonymes – le contraire des hommes illustres). Ce sont des êtres qui ont eu un certain rôle, plus ou moins important, plus ou moins mineur dans la grande Histoire, en raison de différentes circonstances et de leurs choix personnels ; ce sont aussi, tous, des êtres qui se laissent corrompre – cinquante nuances de corruption –, des êtres qui prospèrent ou errent dans des zones interlopes et des parages particulièrement fangeux…

CM

Ces personnages, ces gens qui ont frôlé la grande histoire, qui n’y sont peut-être même pas, dans la grande Histoire, c’est ce qui me passionne. Ils tendent un miroir à chacun d’entre nous. Et ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est de rechercher le moment carrefour dans une vie. Le moment où tout a basculé, mais aussi où tout aurait pu être différent. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ? Une parole de trop ? Une phrase de trop ? Un deuil ? Une absence trop lourde à porter ? C’est très exactement ça qui m’intéresse.

Et mes personnages, je ne les trouve pas n’importe où. Comme tout un chacun, je les trouve dans mes lectures. Bien sûr, il y a Modiano, sa trilogie de l’Occupation.

SP

Justement, parlez-moi un peu de Modiano – vous placez en exergue de votre Corinne une citation de Modiano. Est-ce que vous l’avez rencontré, d’ailleurs ?

CM

Non. Je lui ai envoyé tous mes livres. Il ne m’a jamais répondu, mais je suis sûr qu’il me lit. Vous aurez remarqué aussi que Modiano est en épigraphe de Rubirosa. Et je pense qu’il sera aussi dans le prochain livre que j’écris, sur Stavisky. Mais vous savez, Stavisky, Rubirosa, Jean Luchaire, ce sont les dix premières pages de La Place de l’Étoile. Ils y sont tous.


SP

Donc, Modiano. Et quels autres vous accompagnent ?

CM

Eh ! bien une fois par an, Truman Capote, De sang-froid. Nous parlons d’enquête, de minutie. Mais alors ce livre, quel maître roman ! J’en frissonne… Dès la première phrase, sur les plaines du Kansas, on y est.

Donner à voir

SP

Vous parliez de la musique comme sorte de matrice de vos récits. Mais vous dites dans Tombeau pour Rubirosa, je cite votre phrase que « l’écrivain est d’abord celui qui regarde ». Et dès lors, il peut faire voir, n’est-ce pas ? Vous rencontrez ainsi J. Conrad, lorsqu’il écrit : « La tâche que je m’efforce d’accomplir consiste, par le seul pouvoir des mots écrits, à vous faire entendre, à vous faire sentir, et avant tout à vous faire voir. »… Et c’est l’imagination qui permet, justement au sens propre – susciter des images ­– de donner à voir.

CM

Oui… Parvenir à une vision. Car il y a une nuance entre le regard furtif, l’œillade, et la vision. Un mateur – un maton –, ce n’est pas un visionnaire.  

SP

Revenons à vos personnages, évoluant dans l’Histoire entre la lumière et l’ombre, toujours un peu entre deux eaux en somme… 

CM

Ils ont eu leur moment. Ils ont eu leur chance, souvent. Mais ils ne l’ont pas prise, ou ils l’ont mal prise – et je commence déjà à juger en disant ça.  Disons qu’ils l’ont saisie d’une manière qui les a conduits à glisser. Car il y a cette question du glissement. 

Du glissement

SP

Alors, parlons du glissement…

CM

Je reviens sur Giannoli, car c’est ça qui l’intéresse. C’est le cinéaste du glissement, de la croyance, des zones où les choses se brouillent. Et donc, Xavier, tout-à fait au début, lorsque nous nous sommes rencontrés, je me souviens, on a fini notre déjeuner, on rentre, et il m’envoie un mail en me disant : « Je veux que tu me dises pourquoi ça a glissé, comment ça a glissé. » Il parlait alors de Jean, plutôt, pas forcément de Corinne, mais pourtant, son film met fortement l’accent sur la figure de Corinne, portée par Nastya – qui, il faut le dire, est extraordinaire. Je crois qu’elle a ému beaucoup de gens. Elle est dans l’émotion tout de suite, et d’une façon totalement juste. Il n’y a aucun surjeu. Elle est la fracassée. Mais qu’est-ce qui se passe dans la tête de cette fille, dans l’âme de cette fille ? Elle nous fait ressentir cette zone d’ombre, cette interrogation irrésolue.

SP

C’est vrai qu’elle est bouleversante, et peut-être le personnage le plus troublant du film, dans son désir de vivre, dans sa singularité de toute jeune femme égarée au milieu des tempêtes de ces temps. Et cela ressort d’autant plus que c’est un film très informé du contexte, et surtout de l’atmosphère de cette période de l’Histoire…

CM

Oui, et à cet égard, j’ai vraiment fait partie de ce projet. On a commencé avec deux pages de précipités scénaristiques et de structure, et un dialogue pour moi passionnant s’est instauré et poursuivi, tout au long des années de l’élaboration de ce film très travaillé, très abouti dans tous ses détails. Par exemple, je pouvais dire : « Attention, ce terme-là n’existe pas, il n’y a pas de « progressistes » en 1939 » ou bien « Tu parles de Brossolette, mais Brossolette ne quitte pas Jean Luchaire en 1939, mais dès 1933. Sois prudent. » Et c’est là qu’il a créé le personnage de Labarrière. C’est Brossolette.

SP

Lui, il avait tout de suite vu, et compris…

CM

Brossolette quitte la revue de Luchaire dès la prise de pouvoir d’Hitler. Immédiatement

SP

Il y a des gens qui voient clair tout de suite. Tel Karl Kraus, en Allemagne…

CM

C’est vrai. Je suis fasciné par ces Cassandre, par ces types qui sentent l’histoire. Ce sont des gens qui voient. Ils savent regarder.  Et cette clairvoyance, elle n’est pas donnée à tout le monde. La prescience…  Même si, peut-être, les choses auraient pu virer autrement. 

SP

Revenons à votre quête de personnages, à vos enquêtes…

CM

Nous l’avons évoqué en commençant, je travaille beaucoup dans les archives. On y trouve énormément de choses. Aujourd’hui, très peu d’écrivains vont dans les centres d’archives des provinces. Quand j’étais à Tulle, ou à Nice, il n’y avait personne dans les salles d’archives.

SP

L’archive, c’est un voyage, en fait…

CM

Oui, mais aujourd’hui, très peu d’intellectuels le font, ce voyage.  Comme si c’était une perte de temps, puisque tout est numérisé. Mais non ! Il y a toujours des liasses qui ont été oubliées. Et c’est dans ces oublis que je trouve mon miel. D’ailleurs, je le raconte. Quand j’étais aux archives à Vincennes, et que je tombe, comme ça, sur un des présumés violeurs de Corinne à la Villa Sainte Anne. Mais tout a été nettoyé. Une liasse…vide ! 

SP

Alors, justement, cette histoire-là, le viol que vous évoquez dans votre livre, on y reviendra après. Mais revenons à la question que vous a posée Xavier Giannoli, sur le glissement. Qu’en diriez-vous ? Parce qu’il peut renvoyer à toutes sortes de dynamiques – le sexe, l’argent, le pouvoir ; et puis pour d’autres, c’est autre chose. Pour Jean Luchaire, qu’est-ce que c’est ? 

CM

Déjà, je pense, le penchant du caractère. C’est l’inclinaison. C’est ce qui l’emmène. Et en tout premier lieu, c’est un séducteur. Dès l’enfance et l’adolescence. À treize-quatorze ans, à Florence, il organise des clubs, au lycée. En fait, il est ivre de lui-même. Et déjà, même les mères des copains l’adorent. Il veut plaire aux aînés, Il veut plaire à tout le monde. Aux anciens, aux petits. Ce n’est pas une question de sexe et d’argent au départ. Il veut qu’on l’aime. 

SP

Un homme en somme drogué à la séduction ?

CM

La séduction, c’est moteur pour Luchaire – et comme tous les séducteurs, c’est un grand jaloux. Pendant l’Occupation, sa femme l’a quitté pendant presque un an pour une idylle passionnelle avec le jeune premier Henri Vidal. Luchaire en était malade. Certains pensent même que ça aurait pu accentuer le degré et la teneur de ses compromissions. Autre exemple : Corinne considérait Moguy1 comme un second père. Moguy a fait appel à Jean pour sauver sa sœur des camps. Jean n’a rien fait : un second père ? Intolérable ! Il y a ce penchant-là, donc.

Et puis il y a un moment – et c’est ce que j’ai expliqué à l’équipe –, il y a un moment où tout va flancher. Il va y avoir la maladie bien sûr. En 1939, Luchaire est condamné. C’est un mort en sursis. Donc, il n’a plus grand-chose à perdre. J’ai lu les bulletins médicaux, c’est fini. C’est là sans doute le deuxième paramètre.

Mais surtout, ce qui me semble important aussi, c’est la date de juin 1927. Pourquoi juin 1927 ? Jean Luchaire lance à ce moment-là sa propre revue. Il a son bébé. Il rêvait d’avoir ce magazine, il lance Notre Temps. Et là, le militant de l’après-guerre de 1918-1919, avec toutes ces grandes idées de rapprochement franco-allemand, de pacifisme, etc. – la fédération danubienne, mettre de l’ordre dans les Balkans –, devient patron. Dès lors sa priorité, c’est que le magazine sorte. Et pour ça, il faut de l’argent, il faut de la publicité. Ce qui va le perdre, c’est sa rencontre avec le monde de la publicité. Il va davantage être occupé à aller serrer des mains dans des galas publicitaires qu’à aller organiser un meeting sur un monument aux morts en Belgique…

Il y a pour lui un changement d’échelle considérable. Et c’est côté « capitaliste » qui va modifier la donne.

Donc le côté séducteur – qui va aider à ramasser de l’argent –, la maladie, et la publicité. Et pour arracher des encarts publicitaires, il va un peu partout. Il va toquer à toutes les portes, et il ne serre pas forcément toujours les bonnes mains – c’est comme ça, notamment, qu’il travaillait avec l’escroc Stavisky. On a retrouvé des chèques signés de Stavisky pour sa revue…

Vous voyez les engrenages implacables du glissement ? Et là, ça commence. Il fraye avec des types pas fréquentables. Mais lui, il conserve en apparence cette respectabilité du jeune grand bourgeois de la plaine Monceau, des beaux quartiers. Il ne veut pas se salir, non. Il fait tout ça en sous-main. Il ne veut pas voir ce qu’il fait.

SP

Dès lors c’est parti pour toutes les compromissions. Ma main droite ne sait pas ce que fait ma main gauche…  

CM

C’est très bien montré dans le film. Ces silences, où on le voit regarder dans le vide. Regarder ailleurs : c’est ça. J’ai dit à Xavier : « Jean Luchaire, c’est ça. Ce sont ces séquences que tu fais, là, ça dure deux-trois secondes, et ça vaut tous les bouquins possibles. On a compris. » 

SP

Puisque nous évoquons le film, la justesse du portrait des personnages dans leur époque passe aussi par la langue, le phrasé…

CM

Oui. Il faut écouter ce qu’on dit, comment on parlait, par exemple à la radio, à cette époque, pour éviter les erreurs de langue, des détails pas toujours faciles à repérer, mais qui peuvent faire qu’une scène risque de sonner faux. Ce sont là des choses qui pourraient sembler anodines, mais en réalité elles comptent beaucoup, et le film y est constamment attentif. Et puis le phrasé…  Et là, c’est la performance incroyable de Nastya. Elle a le phrasé des années 1930-1940. Et donc, ça sonne absolument juste

Vichy, et après… 

SP

En lisant non seulement votre Jean Luchaire, puis le Corinne, mais plusieurs de vos autres livres, qui font apparaître toute une galerie de personnages plus ou moins louches – Porfirio Rubirosa,  Henry Pugibet2 sans parler des femmes qui apparaissent dans Diaboliques – Sept femmes sous l’Occupation , on dirait que tous les chemins passent par Vichy…

CM

Alors, j’y suis allé, à Vichy. J’ai eu l’occasion d’aller présenter un de mes livres au Petit Théâtre Impérial là-bas, et mes cicérones, Sylvain et Marc, m’ont fait visiter un peu la ville, m’ont montré les endroits un peu… chargés. Et je me suis dit : « Mais ce n’est pas une ville d’eaux, c’est un village d’eaux. C’est tout petit ! » Et tous ces gens qui y étaient rassemblés, cette espèce de concentration des pouvoirs intellectuels, culturels, mais dans cette disproportion, cette discordance presque, entre la capitale et cette minuscule ville de province. Ce que ça représente, la géographie sur place… C’est saisissant. Tout le monde, forcément, a dû se rencontrer. C’était un carrefour. Et donc oui, tous mes personnages s’y sont plus ou moins croisés.

SP

Ce qui m’a frappée dans tous vos livres, c’est qu’en fait, vous cernez, le mystère de quelqu’un. Mais vous ne l’élucidez pas… Vous le détourez, très précisément…

CM

Absolument. C’est ça qui est intéressant. Vous savez très bien qu’on ne peut jamais maîtriser le jardin secret, le fond des âmes. Mais ce qui me passionne, comme on l’a dit tout à l’heure, c’est la quête. J’emmène le lecteur avec moi : « On va enquêter, on va tout trouver, vous verrez ! » Et je cherche à donner les clés au lecteur, pour qu’il se fasse sa propre idée. Vous remarquerez que je ne tranche pas. Je donne, je sème, et c’est au lecteur d’apprécier.

SP

Vous ne tranchez pas. Mais bon, quand vous parlez par exemple de Trujillo, dans Tombeau pour Rubirosa, des salauds intégraux – qui ont aussi un parcours –, vous tranchez tout de même…

CM

Eh oui. Pourquoi, selon vous, ai-je consacré cinq pages à Max Gallon ? 

SP

Oui… Au service de la Gestapo pendant l’Occupation, comme agent double, puis qui s’est mis au service des Alliés et a livré d’anciens collabos…  « Il possède cette science de la rafle et de la curée qui s’ensuit », écrivez-vous dans votre livre… 

CM

Quel personnage ! Le traqueur… Parce que je crois que des Max Gallon, il y en a beaucoup, vraiment beaucoup, en 1945-1950. Alors de ça aussi, il faut parler. 

SP

Les retournements opportunistes ?

CM

Oui, mais surtout – et je me suis penché là-dessus dans Diaboliques – Sept femmes sous l’Occupation –, comment reprend-on le cours d’une vie normale quand on a fait ce genre de saloperies ? 

SP

Parlez-moi de ça alors. Comment s’y prend-on pour se refaire – les « liftings », disons ? 

Le goût du sang

CM

J’ai encore du mal à répondre à cette question. Quand je dépeins le quotidien de ce type, ce chasseur, une brute, et dans tel coin de France un peu perdu, savoir qui sont les personnes qu’il a dénoncées, brutalisées… Comment ce genre de type fonctionne-t-il ? Je pense que ces gens, ces personnes-là, se posent pas trop de questions, en fait. Et en elles ressort toute l’animalité de l’espèce humaine. Voilà, parce qu’il faut utiliser le mot.

SP

De toute façon, c’est très mince, tout de même, le vernis de la civilisation, comme l’a très bien dit Freud dans Malaise dans la culture (1930)…

CM

Oui, on a la station verticale, on sait parler – un lion ne boit pas de champagne, ok. Mais il y a ça, ce côté bestial. 

SP

Le goût du sang, tout simplement. La pulsion…

CM

Le goût du sang. Bien sûr.

SP

Alors, venons-en à la passion justicière, et à toutes ces choses-là, qui se sont déchaînées lors de l’épuration. En vous lisant on sent comme une colère, un dégoût en tout cas…

CM

De la colère, non. Mais je suis vraiment dégoûté, oui. Qu’on puisse fonctionner comme ça. On est en 1944-1945. Et je montre ce lieu, la villa Sainte-Anne. Soixante, quatre-vingt ans après, on continue à taire tout ce qui s’est passé là. 

SP

Alors, parlons-en un petit peu. Parce que personne ne sait tout ça.

CM

C’est pour ça que ce livre va être, je l’espère un peu important là-dessus. On a caché trop de choses…  Francis Claude, qui a sauvé Corinne, raconte sans ses Mémoires que les mères disaient à leurs enfants : « Attention, hein ! Si tu n’es pas sage, demain on n’ira pas voir taper les collabos. » C’est quelque chose quand même ! Les types dont je parle, les Lacat, Muller, Many, ces types-là, ils ont monté un business, en fait, en ouvrant les portes de la villa au public niçois pour jeter des cailloux, et molester les collabos quasiment tous les jours. Et ils se font payer. C’est comme un spectacle, en fait.

C’est vrai que ces gens – les collabos – se sont lourdement trompés. Ils ont fait de vraies saloperies, pour un certain nombre d’entre eux.. Ils vont passer en jugement. Même si la justice a souvent été un peu… expéditive. Mais au moins, ce sont des procès.  À la villa, on les frappe, on les viole… 

 SP

Le viol subi par Corinne, que vous évoquez, il n’en est pas question dans le film…

CM

Il a bien été tourné, dans les bois ; la scène a été montée, projetée : j’ai vu la version de travail, en projection d’équipe, sur grand écran. Mais pour des motifs artistiques et scénaristiques, cette scène n’a pas été retenue dans la version finale du film, et a donc été coupée. 

Mais tout de même, le viol est suggéré, quand ces types s’approchent d’elle sur la route. 

SP

C’est vrai, c’est suggéré. En y réfléchissant, on peut comprendre ce choix, je crois. Car si parfois, comme vous l’avez dit tout à l’heure à propos des regards absents de Luchaire filmés par Giannoli, une image, même très brève, vaut tout un bouquin, sur certaines choses, ce sont les pages d’un livre qui peuvent permettre de comprendre, et de faire voir vraiment un événement – tout ce que vous écrivez sur la villa Sainte Anne, les brutes qui y sévissaient etc. Ou alors, si on reste au plan du cinéma, ce serait peut-être le format « série » (que Xavier Giannoli a déjà expérimenté d’ailleurs) qui rendrait possible d’insérer sans risques de méprises ou de malentendus une telle scène. 

CM

Ce qui est certain pour moi, c’est qu’il faut révéler tout ce qui a été caché sur Corinne. C’est la vérité ; il faut, voilà, il faut dire les choses. Et le viol : j’en reviens à ça. Bien sûr que ce n’est pas avéré. Mais ce message, quand je l’ai eu, il sonnait juste. 

SP

« Ce qui s’est réellement passé là-bas, la fréquence des exactions et des prises à partie, l’intensité des coups, nul ne le saura jamais. Le pressentir à la faveur de quelques archives épurée et de témoignages lapidaires, c’est déjà beaucoup », écrivez-vous dans votre livre, à propos de la villa Sainte Anne, et avant d’évoquer le témoignage sur le viol – que vous rectifiez d’ailleurs : ce ne sont pas les FTP de Nice qui auraient fait entrer des tirailleurs sénégalais pour leur « livrer cette beauté aryenne », mais, écrivez-vous, « les barbouzes de la Direction générale des études et de recherches (DGER), ancêtre du SDECE, qui dirigeaient cette villa » 

CM

En lisant le témoignage que j’évoque, glané sur le site Le Réseau Modiano, consacré à tous les personnages de l’œuvre de l’écrivain, je me suis dit : « Là, il faut y aller. « Là, on tient quelque chose. » ». Ce que je vous disais tout à l’heure : « Tu dois trouver ! » Eh bien j’y suis allé. J’ai vérifié les bataillons, les tirailleurs, la villa Saint-Anne, qui a changé cinq fois de nom. Et qui n’apparaît sur aucun organigramme de la Libération. C’est ce qu’on appelle un lieu « d’opérations noires ». Une maison de barbouzes, quoi. Voilà. Là, je dis : Oui oui, je pense que c’est très important, Bien sûr, on va me reprocher : « C’est ça tes sources ? Un forum ? » 

SP

Ben, quand on ne veut pas entendre, vous savez…

CM

Et dans l’archive, ces liasses, eh ! bien elles sont vides. Mais alors, peut-être qu’il y avait des pièces qui disaient le contraire, me dira-t-on. 

SP

Ce n’est pas pour rien qu’elles sont vides, peut-être…. 

CM

Je le pense aussi.

SP

Oui, donc finalement, c’est un viol punitif, et vindicatif. Et puis pour pouvoir assouvir, au nom du Bien, des choses moches : haine, vengeance. Des pulsions destructrices. Ça m’évoque le roman d’Anatole France Les Dieux ont soif, sur les quelques mois de la Terreur (dont, soit dit en passant, Xavier Giannoli pourrait faire un film extraordinaire…) 

CM

Un viol punitif, oui.

L’épuration, c’est assez sale…

SP

Quand Kessel rend compte du procès de Pétain3, d’emblée il mentionne que les juges qui y siègent lui avaient prêté allégeance – ils avaient donc cautionné l’exclusion des Juifs de la magistrature, et les sections spéciales –, que le procureur accepté de faire partie de la cour de Riom, dont les magistrats avaient été nommés par Pétain4… Ce faisant, Kessel ne cherche pas bien sûr à excuser Pétain ; mais cette observation quasi liminaire dans son récit permet de prendre la mesure de certaines choses, et elle crée tout de même un malaise, peut-être salutaire…

CM

Oui, il y a bien des choses choquantes. Quand on ouvre des liasses vides, et des dossiers floués…  L’épuration c’est assez sale, en fait. Pour moi l’épuration, c’est les archives qu’on a vidées. 

SP

Et vous avez l’intention de faire des recherches là-dessus ? 

CM

Pour l’instant je suis sur autre chose. Mais juste après le Jean Luchaire, j’avais proposé à mon éditeur à l’époque, Laurent Theis, qui avait travaillé sur les mémoires de Déat, l’idée d’un livre qui s’appelait Vendanges tardives : les deux/trois mois d’août, septembre, octobre 1944, où c’est la sauvagerie la plus totale. Todorov raconte et analyse ça dans son livre Une tragédie française. Eté 44 : scènes de guerre civile. C’est cette grande panique, se lever le matin en se disant : « Est-ce que je vais vivre jusqu’à ce soir ? » Et j’avais vraiment envie d’écrire là-dessus. C’était l’idée de ce livre, et peut-être que je le reprendrai. Montrer qu’il n’y a plus de résistants, il n’y a plus de collabos, tout le monde est un peu mélangé. Sur fond de retour des prisonniers et des déportés. Avec le choc que ça produit.

SP

Alors, il y a les épurateurs sauvages et puis il y a les épurateurs, entre guillemets, « moraux ». Dont certains, donc, se sont largement compromis sous Vichy.  Ce n’est pas tout à fait pareil. Lesquels sont les pires pour vous ?

CM

Je crois que c’est pareil.  Mais ceux qui sont en habits de vertu, c’est encore plus hypocrite, plus pernicieux quand même. Cela dit, il y a encore pire : le chasseur, tel Max Gallon que nous évoquions tout à l’heure

SP

Le type qui tape et qui viole, il sait qu’il tape et qu’il viole, quand même. Il ne fait pas ça au nom de la vertu. Enfin, il le fait au nom de la vertu, peut-être, mais il sait qu’il n’est pas vertueux…

CM

Et puis, qu’il y aura peut-être un prix à payer, oui.

Corinne (Rosita), la nuit

SP

Revenons un peu sur ces personnages, Corinne, Jean. Lui, tout de même, il a les moyens de voir ce qui se passe.

CM

C’est un tricheur. Et il le paye de sa vie. Mais il y a des quantités de gens qui ont beaucoup triché, puis qui ont fait carrière après. C’est la roulette… Et puis non, en fait, c’est surtout la longueur du bras.

SP

Mais Corinne, c’est autre chose. Dans une scène du film, Moguy lui dit : « Pourquoi tu n’as pas regardé, pas voulu voir ? » ? C’est du suivisme ?

CM

Elle a été hédoniste, épicurienne, elle a suivi. Mais ce n’est pas quelqu’un qui a  montré de bassesse – elle a grandement rendu service, par exemple à Simone Signoret – Simone Kaminker…

SP 

Oui… Elle a, de fait, protégé son amie…Vous écrivez qu’en « utilisant le réseau du père, qui eut une liaison furtive avec l’apprentie dactylo Kaminker, Rosita parvient à faire embaucher Simone dans un emploi semi-fictif de secrétaire de la secrétaire, Mme Suzanne Baudouin »… Ce n’est pas exactement rien, après le statut des Juifs… Ni de la frivolité…

CM

Tout son début de carrière au cinéma aussi, c’est Corinne qui l’a fait. Mais par la suite, Signoret lui a tourné le dos. Micheline Presle aussi d’ailleurs, qu’elle a guidée à ses débuts. Toutes deux ont dit des choses sur Corinne, à la Libération…, dégueulasses. Je ne supporte pas ça.

Corinne, c’est quelqu’un qui veut vivre, qui a envie de profiter, et oui, qui a fait la noce.

C’est une bringueuse qui regarde ailleurs. Et puis, quand elle sait qu’elle est malade, elle va s’étourdir encore plus. Elle n’a pas d’idéologie, la politique elle s’en fout. Est-ce que tout cela vaut d’être violée, rossée ? C’était trop facile de s’en prendre à des Corinne. C’était une proie facile, une proie malade… 

SP

Vous disiez en commençant cette conversation que vous vouliez rendre justice à Corinne ; lui restituer sa dignité… Pas pour excuser quoi que ce soit. Mais juste pour évoquer un être humain, qui a payé très cher pour des errements, mais qui n’avait pas commis de crimes. Elle n’a jamais dénoncé des Juifs, contrairement à tant d’autres qui s’en sont mieux tirés…

CM

Elle me touche. Elle me touche par ce côté petite bourgeoise des beaux quartiers qui veut faire la gosse, la goualeuse, façon titi Parigote, dans sa façon de phraser : « Eh, tronche de cake ! Me r’garde pas avec ces yeux de merlan frit ! » Elle parle comme ça dans la vie. C’est Henri Jeanson et Duvivier qui racontent ça, à propos du phénomène « Corinne Luchaire ». Et ça m’a touché. Ses meilleurs amis, ce sont les nuiteux, les plus grands fêtards de Paris, tous les chroniqueurs de la nuit, Pierre de Régnier (Chroniques d’un patachon). Le monde de la nuit, c’est son monde. Et ça, ça m’a plu. J’aime bien le monde de la nuit, moi aussi. 

SP

Ah, la nuit… La nuit dans tous les sens du terme…

CM

Oui, à tout point de vue. Il n’y a pas que la légèreté là-dedans. Elle donne un avis sur un spectacle de théâtre, sur un défilé de mode, sur un concours d’élégance. Corinne, elle a ce goût. Elle sait faire ça. Mais avec ses formules, avec son style à elle. Et ça, ça me plaît. Je ne sais pas si vous avez vu un de ses films, mais dans Le Dernier Tournant, de Pierre Chenal, quand elle rentre en scène…  Elle irradie. C’est fantomatique, un fantôme celluloïd, là, mais elle dégage quelque chose. C’est sa fumée, comme ça, passée. 

SP
Vous parlez de feu follet… Cette espèce de lumière qui court de-ci de-là, sans arrêt ; et puis dans les légendes, ce sont les âmes en peine dans les cimetières… 

CM
Oui les âmes. C’est le feu follet. Et puis il y a ce petit clin d’œil de l’histoire où, petite, elle dansait au Temple de l’Amitié, et c’est là que Louis Malle, qui s’intéressait lui aussi à des personnages comme ça, a tourné Le Feu follet, d’après la nouvelle de Drieu – qui était un ami de Jean Luchaire. Ils allaient à cet endroit-là ensemble. Vous voyez, ce genre de détails, j’adore ça. 

Clairs-obscurs

SP

Ce qui est très intéressant, c’est que vous montrez bien que la plupart du temps, dans l’Histoire, et chez les êtres humains, rien n’est jamais tout à fait blanc, tout à fait noir. On est dans les clairs-obscurs…

CM

C’est la question vraiment des clairs-obscurs, oui.  Mais je suis Lorrain…. Donc la peinture de Claude Lorrain, ça marque. J’ai grandi avec ça en tête. Ces intérieurs paysans de Claude Lorrain, c’est quelque chose qui m’a déjà fasciné enfant, et adolescent. Dans ma façon de vivre, de regarder, et de voir, j’ai toujours été sensible aux lumières

SP 

Mais chez vous, ce sont des lumières qui font percevoir l’épaisseur de l’ombre…

CM

Vous savez quand on a un jour blanc avec des gros stratus, et puis qu’il y a le soleil qui filtre.  C’est ce que j’essaie de faire dans mes livres. Parce que je compare cette vision à un être humain. Oui, c’est ça, la lumière qui filtre. 

SP

Pour revenir à Corinne, ne pensez-vous pas que cette espèce de fuite en avant est liée à un sentiment d’extrême solitude chez cette (très) jeune femme ? 

CM

Ah, elle le dit. Dans ses mémoires – je dis bien que c’est un tissu de conneries, mais ça, c’est vrai. Et ça ressort dans beaucoup de témoignages, dans les lettres… C’est quelqu’un de secret, de totalement seule. Elle n’a pas été élevée, aussi. Pas eu d’éducation. Elle était livrée à elle-même, les gosses étaient livrés à eux-mêmes. Il y avait une nurse. La mère sortait, elle avait ses amants, et son père, même chose. Et ça a fait des dégâts. Ne pas avoir de structure, quelques cadres. Alors Corinne, tout était dans l’instant, la spontanéité. Bien trop mouvant dans une période aussi cruciale. Ça ne pardonne pas.

Mais Corinne, enfin Rosita, c’est pareil, c’est une vie courte, une vie tragique, mais passionnante à raconter. 

SP

Ah oui, parce que vous passez, souvent, de Corinne à Rosita. Racontez-moi comment vous passez de l’un à l’autre.

CM

Mais pourquoi cette bêtise de s’être appelée Corinne ? C’est son cousin qui lui a glissé ça. Rosita, ça lui allait tellement bien… Ça ce prénom, il l’incarne.

SP

Mais le titre du livre, c’est Corinne, pas Rosita ?

CM

C’est un choix de l’éditeur.

SP

Mais vous auriez préféré Rosita ?

CM

J’aurais préféré Rosita, oui. Après, c’est comme ça. J’avais pensé à un titre en réalité, mais en fait, c’était un titre de travail… 

SP

Ah, Oui… Ces formulations initiales fécondes, à partir desquelles vous pouvez rêver et travailler, qui portent comme une vision peut-être, mais qui ne sont pas nécessairement destinées à demeurer… Et ce titre, quel était-il, si je puis me permettre ?

CM :

 Quelques morceaux d’L.

SP

C’est tellement beau !

CM

Avec le L, la lettre. Le L des ailes, et le L pour Luchaire

SP

Et puis – c’est bien, parce qu’il y a à la fois l’idée de fragments, et puis l’idée qu’elle a été dépecée, cette fille…

CM

Dépecée, oui. Mais aussi la musique, la partition. On en parlait… les morceaux.

SP

Oui, il y a tout cela. C’est très polysémique. Et ça condense, il me semble, votre méthode, un peu kaléidoscopique, dans ce portrait, à la fois rêvé et enquêté, qui donne la sensation que votre écriture, votre phrase, dans ses rythmes, épouse ce personnage frémissant, et à bien des égards insaisissable – par exemple, vos allitérations, nombreuses, donnent la sensation d’un mouvement, et comme d’un tremblé dans cette vie ; presque des bourrasques parfois. Alors le titre, c’était bien trouvé…

CM 

En fait Jean Le Gall, a proposé : Corinne Luchaire, entre rayons et ombres car il voulait que ça rebondisse avec le film. Et c’était assez pertinent, finalement, car ce livre et le film de Xavier sont des projets cousins. Bon, Xavier a écouté ça, il a dit : « Non, ses rayons et ses ombres. » Ce qui était plus juste, en effet.

SP

Oui, je vois bien.  

CM

En fait, vous êtes d’accord, quand on ouvre le livre, on ouvre la fenêtre…

SP

Complètement. On ouvre la fenêtre, oui.

 CM

C’est tellement rare… Mais je suis content, parce que là, je pense que c’est mon meilleur livre. Je ne verse pas dans l’autosatisfaction, loin de là. Mais je sens que c’est honnête, et que je n’ai pas trop mal travaillé…  

Docteur ès lettres de l’Université de Paris (2005), Cédric Meletta est romancier et essayiste. Il a consacré une demi-douzaine d’ouvrages aux destins sinueux d’hommes et de femmes aux prises avec leur temps et leur conscience morale. (Tombeau pour Rubirosa, Séguier, 2018, Diaboliques, Robert Laffont, 2019, Le deuxième tireur, Bouquins, 2023) Pour construire chacun de ses textes, il rassemble une prodigieuse documentation, reconstituant tous les milieux politiques, artistiques et mondains dans lesquels évoluent ses personnages picaresques et anti-héroïques. Né à Nancy en 1973, il vit et travaille entre Paris et Giverny.


  1. Leonide Moguy est un réalisateur français d’origine russe, qui a découvert et fait tourner Corinne Luchaire, notamment dans son film Prison sans barreaux (1938). ↩︎
  2. Porfirio Rubirosa, séducteur flamboyant aux multiples vies, impliqué dans les basses œuvres de Trujillo, dictateur de Saint Domingue dont il fut (passagèrement) le gendre ; Henri Pugibet, ancien leader d’un mouvement de jeunesse à Vichy, que l’on retrouve ensuite aux USA, mêlé aux agissements de la mafia et de la CIA, et possiblement mêlé à l’assassinat du président John F. Kennedy. Voir Tombeau pour Rubirosa, Paris, Séguier, 2018, et Le Deuxième Tireur, Paris, Bouquins – Documents, 2023. ↩︎
  3. Joseph Kessel, Jugements derniers – Les procès Pétain, de Nuremberg et Eichmann, Paris, Texto, 2026, p. 58. ↩︎
  4. En 1942, dans la ville de Riom, un procès se tient, voulu par Pétain et les dirigeants de Vichy, contre différents responsables politiques d’avant-guerre, dont Léon Blum et Édouard Daladier.  ↩︎