Quand la police des désirs confisque la parole des femmes

Par Daniel Borrillo

25 juillet 2026

Il existe une étrange ironie dans l’histoire des idées. Les mouvements qui naissent pour libérer les individus des anciennes tutelles peuvent, avec le temps, être tentés de reconstruire de nouvelles formes de contrôle au nom même de l’émancipation. Ce qui hier relevait de la morale religieuse ou de l’ordre conservateur peut renaître sous un visage différent, revêtu des habits de la protection, de la justice ou du progrès. C’est cette tension que révèle l’évolution contemporaine du féminisme à l’ère de #MeToo. Sous couvert de combattre les violences sexuelles et les rapports de domination, le mouvement #MeToo a profondément reconfiguré le regard porté sur les relations entre les sexes. Mais cette révolution culturelle a également engendré une nouvelle lecture des rapports intimes dans laquelle le consentement lui-même semble insuffisant lorsqu’il s’applique à des choix jugés incompatibles avec une certaine vision de l’émancipation. À force de traquer la domination jusque dans les désirs individuels, le risque est alors de voir s’installer une logique où la liberté des femmes n’est reconnue qu’à la condition de correspondre à une définition préalable de ce qu’elles devraient vouloir.

La décision rendue le 15 juillet 2026 par le Conseil d’État concernant la fermeture administrative du club libertin parisien « Z Machine » cristallise précisément cette inquiétude. En confirmant la fermeture de cet établissement où étaient organisées des pratiques sexuelles collectives entre adultes consentants, la plus haute juridiction administrative française n’a pas seulement tranché une question liée à l’ordre public. Elle a également ouvert un débat philosophique sur la définition de la dignité humaine dans le domaine de la sexualité et sur le rôle que l’État entend désormais jouer dans l’intimité des citoyens. Cette décision dépasse largement le cadre d’un simple arbitrage juridique. Elle symbolise le retour d’un paternalisme fondé sur une certaine conception de l’émancipation. Sous couvert de protéger les femmes, l’autorité publique serait ainsi amenée à définir quelles formes de sexualité peuvent être considérées comme libres et lesquelles devraient être regardées comme nécessairement aliénantes.

Le soutien apporté à cette fermeture par plusieurs associations féministes, dont Osez le Féminisme !, la Fondation des Femmes et Les Effronté-es, nourrit également cette controverse. En effet, cette convergence entre le militantisme féministe et les mécanismes répressifs de l’État illustre ce que certains chercheurs ont nommé le « féminisme carcéral ». Cette expression désigne une évolution du féminisme qui privilégierait l’intervention du droit pénal, la sanction et la contrainte institutionnelle comme principaux outils de transformation sociale. Le paradoxe apparaît alors dans toute son ampleur. Un mouvement historiquement fondé sur la libération des corps et l’autonomie des femmes peut-il s’accommoder d’une logique où l’État intervient pour déterminer quelles expériences sexuelles seraient compatibles avec cette même liberté ?

C’est précisément autour du consentement que se joue le cœur du débat. Le tribunal administratif de première instance avait rappelé un principe qui semblait pourtant essentiel. Des adultes libres et informés doivent pouvoir disposer de leur corps dès lors que leur consentement est réel, continu et révocable. Cette approche plaçait la parole des participantes au centre de l’analyse. Elle considérait que la liberté sexuelle ne pouvait exister sans faire confiance aux individus capables de décider pour eux-mêmes. Le Conseil d’État a cependant retenu une autre lecture en estimant que certaines mises en scène de domination pouvaient, par leur nature même, porter atteinte à la dignité de la personne humaine, indépendamment du consentement exprimé.

Cette décision soulève alors une question vertigineuse. Si une femme affirme librement vouloir une pratique sexuelle extrême, mais qu’une institution considère malgré tout que ce choix ne peut être véritablement autonome, à qui appartient finalement la décision ? À la personne concernée ou à celles qui prétendent interpréter son intérêt mieux qu’elle-même ?

C’est ici que surgit le paradoxe le plus profond. Pendant des décennies, le féminisme historique s’est construit contre l’idée que les femmes seraient incapables de décider seules. Il a combattu les autorités qui prétendaient savoir ce qui était bon pour elles et il a revendiqué le droit fondamental des femmes à disposer de leur corps, de leur sexualité et de leur existence. Cette conquête ne concernait pas uniquement le droit de dire non. Elle portait aussi sur le droit de dire oui. Oui à des choix différents. Oui à des expériences singulières. Oui à des formes de sexualité qui peuvent surprendre, déranger ou ne pas correspondre aux normes dominantes.

Or c’est précisément cette dimension de la liberté qui semble aujourd’hui fragilisée. Lorsque certaines pratiques sont considérées comme incompatibles avec l’émancipation, le consentement cesse progressivement d’être un principe fondateur pour devenir une déclaration suspecte qu’il faudrait interpréter à travers une grille idéologique préalable.

La question n’est alors plus seulement de savoir si une femme a consenti. Elle devient celle de savoir si elle a consenti à la « bonne » chose.

Dans les univers libertins ou BDSM, pourtant, la réalité est souvent plus complexe que les représentations qui en sont faites. Les rapports de domination qui y sont mis en scène ne correspondent pas à des rapports de domination réels. Ils sont construits, négociés et contrôlés par ceux qui y participent. La personne qui accepte un rôle de soumission n’abandonne pas son pouvoir. Elle peut au contraire définir les règles, imposer ses limites et conserver la maîtrise complète de l’expérience.

Transformer systématiquement ces pratiques en signes d’aliénation revient alors à nier la pluralité des expériences féminines et à considérer que certaines femmes ne seraient pas capables de comprendre leurs propres désirs. C’est précisément ce point qui nourrit la critique la plus forte adressée à cette évolution. En prétendant libérer les femmes d’une domination supposée, on risquerait de réactiver une vieille représentation selon laquelle elles auraient besoin d’une protection permanente contre leurs propres choix.

Le vocabulaire a changé, mais la question demeure étonnamment familière. Pendant longtemps, on expliquait aux femmes qu’elles devaient être protégées parce qu’elles étaient trop fragiles pour décider seules. Aujourd’hui, les associations féministes affirment qu’elles doivent être protégées parce que certains de leurs désirs révéleraient nécessairement une domination intériorisée. Dans les deux cas, le risque est identique. Celui de réduire la femme à une figure vulnérable dont la parole ne serait jamais totalement suffisante. La véritable émancipation ne consiste pourtant pas à remplacer une autorité par une autre. Elle consiste à reconnaître aux individus la capacité de déterminer eux-mêmes les contours de leur liberté. Une femme libre n’est pas seulement celle qui fait les choix que l’idéologie #MeToo considère comme progressistes. Elle est aussi celle qui peut faire des choix qui dérangent, qui interrogent ou qui échappent aux catégories établies.

Le débat soulevé par cette affaire dépasse donc largement le cadre d’un établissement libertin. Il concerne une question fondamentale pour toute société démocratique. Jusqu’où sommes-nous prêts à faire confiance aux individus lorsqu’ils exercent une liberté qui nous déplaît ?

Car une liberté qui ne protège que les désirs conformes aux normes du moment n’est déjà plus tout à fait une liberté. Elle devient une autorisation accordée par ceux qui prétendent savoir ce qui est bon pour les autres. Et c’est précisément lorsque les désirs dérangent que la liberté a le plus besoin d’être défendue.

Daniel Borrillo est juriste, avocat au barreau de Buenos Aires, Maître de conférences en droit privé à l’université de Paris Nanterre. Il a longtemps été le directeur juridique de Aides. Derniers ouvrages parus : Bioéthique Dalloz 2022, et La morale ou le droit ?, L’Harmattan, 2023