L’avènement d’une icône mondialisée : questions sur un phénomène médiatico-politique

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Un an après le procès de Mazan, ces réflexions qui interrogent le récit médiatique mondial autour de Gisèle Pelicot ne prétendent apporter aucune certitude, mais simplement questionner — sur la base d’éléments du dossier — celles qui tiennent lieu de vérité définitive.

Rappels

Il y a un an, débutait à Avignon un procès spectaculaire, d’entrée de jeu désigné — préalable orientant l’opinion — comme le procès « des viols de Mazan ». Reconnue urbi et orbi, et dès les premiers jours d’audience, comme Victime emblématique et « héroïne » post-#MeToo, Gisèle Pelicot, recevant, telle une star, applaudissements et bouquets de fleurs à chaque sortie d’audience, trône désormais au firmament de la gloire, l’attribution de la Légion d’honneur lors de la promotion du 14 juillet venant couronner une apothéose planétaire.

Saisissant[1].

Rembobinons.

En septembre 2020, Dominique Pelicot, un retraité apparemment sans histoires, est interpellé dans un supermarché en train de filmer sous les jupes des femmes[2]. Une plainte est déposée. Les gendarmes découvrent à cette occasion sur son matériel informatique un nombre considérable d’images et vidéos, principalement de son épouse subissant, profondément endormie, toutes sortes d’actes sexuels de la part d’inconnus.

Mis en examen pour avoir drogué son épouse dans le but de la livrer sexuellement, inconsciente, à des hommes recrutés via le site libertin[3]Coco.fr, par le biais d’un chat numérique intitulé « à son insu », Dominique Pelicot comparaissait aux côtés de cinquante autres prévenus, tous poursuivis pour viol aggravé en réunion, excepté deux, accusés d’atteinte sexuelle et/ou de tentative de viol en réunion.

La plupart des hôtes nocturnes se savaient filmés. Le Président du tribunal relève d’ailleurs dans sa motivation que Dominique Pelicot avait évoqué auprès d’eux des « visionnages ultérieurs que lui-même et son épouse se réservaient » : un « stratagème pour faciliter leur venue » en vue d’obtenir d’eux ce qu’il en attendait.

Autrement dit, sur un site libertin, Dominique Pelicot leur a présenté un scénario libertin, assorti à leur arrivée de diverses instructions destinées à éviter tout réveil de son épouse. Une fois sur place, la situation, s’avérant de fait extrême — Gisèle Pelicot y apparaissait en effet presque constamment plongée dans une léthargie impressionnante –, des pénétrations par tous les orifices de son corps inerte, sans préservatifs et plus crues les unes que les autres, avaient lieu, sous la direction impérieuse de Dominique Pelicot, metteur en scène jamais lassé de ce dispositif, de fait particulièrement avilissant.

Étant donné les usages tacites de ce type de rencontres impliquant un couple, dans l’esprit de la plupart de ces hommes, c’est bien à un ménage amateur de candaulisme qu’ils avaient affaire. Déconcertant sinon inquiétant cependant, puisque madame ne s’y montrait pas participante. Face à la réalité visible de la situation, si pris de court qu’ils aient pu être, les visiteurs du couple Pelicot, mués en sex toy humains de Dominique Pelicot, se sont exécutés, avec plus ou moins de conviction. Certains sont même revenus plusieurs fois au domicile des Pelicot, pour se plier « aux vils fantasmes[4] » mis en œuvre par monsieur au cours de ces séances documentées par ses soins. C’est donc certes que le scénario, dans son abjection même, ne leur déplaisait pas, mais aussi que l’idée d’être filmés ne les inquiétait guère — ce qui ne laisse pas d’être surprenant si l’on est mu par l’intention de commettre un crime.

En tout état de cause, les uns et les autres ont perçu l’état manifestement anormal de Gisèle Pelicot. Quoique manipulés par l’instigateur du dispositif, ils n’ont pas été privés de leur libre-arbitre dans l’accomplissement des différents actes sexuels auxquels ils se sont livrés sans que l’inertie pourtant impressionnante de l’épouse de Dominique Pelicot ne les dissuade.

Victime, forcément victime

Tout cela semble de fait accablant. Et les vidéos desdits « viols » projetées lors du procès, hors de tout huis-clos à la demande de Gisèle Pelicot[5], pièces à conviction données pour suffisantes, ont confirmé qu’en effet, selon la version partagée d’un bout à l’autre du procès par Dominique et Gisèle Pelicot, cette dernière — au moment où les faits avaient lieu ajouterons-nous –, n’était en état de formuler ni accord ni opposition. Ainsi, même en faisant provisoirement abstraction de l’impact considérable d’une entreprise médiatique outrageusement unanime, qui conféra à cette affaire l’ampleur que l’on sait, tout semblait concourir à la « vérité » selon laquelle Gisèle Pelicot était une victime absolue, selon une évidence perceptive semblable à celle qui nous fait voir sans aucun doute possible le soleil tourner autour de la terre. Perception réelle et, en tant que telle, « vraie » ; mais pourtant trompeuse, comme on sait.

Évidence aveuglante en l’occurrence — quoique peut-être pas tout à fait dans les couches silencieuses de l’opinion publique, nettement plus sceptique quant au story telling accrédité sans questions, selon lequel Gisèle Pelicot ne se serait jamais doutée de ce qui lui arrivait. Évidence martelée du premier au dernier jour du procès, inscrite dans le marbre d’une statue érigée en figure de proue de la lutte contre « la culture du viol ». « Culture du viol » prétendument attestée en ce qu’elle s’incarnait dans des « hommes ordinaires » — entendre : pas des « célébrités » cette fois –, tous peu ou prou considérés comme des scélérats mis dans le même sac que le très inquiétant Dominique Pelicot.

Mais à la différence de ceux qu’il a hameçonnés, Dominique Pelicot, pour n’être pas un « puissant », riche et célèbre, n’est certainement pas un « homme ordinaire » –, mais une personnalité criminelle, au profil indiscutable de pervers psychopathe. Or tout s’est passé comme si, par un effet de transitivité favorisé par le format de ce procès de groupe, les cinquante l’étaient également, à des degrés différents mais intrinsèquement. Ainsi, l’éventualité « impensable » — un refus horrifié de la penser — d’une inavouable complicité de Gisèle Pelicot dans l’affaire, soulevée cependant par certains avocats de la défense au grand scandale de tous, s’est muée en la certitude incontestée d’une « complicité » entre le maître des viols et les exécutants nocturnes. « Complicité d’intention » dit le jugement — entérinant ainsi la version soutenue à la barre par un Dominique Pelicot fier de camper toujours et encore en maître du jeu, dans une histoire sordide dont son épouse allait devenir la vedette mondiale.

Portés aux quatre coins du monde par toutes les voix qui comptent sur la scène politico-médiatique, ces articles de foi sont parvenus à éclipser un certain nombre d’éléments troublants, de nature à introduire un doute raisonnable d’une part sur la culpabilité effective des condamnés, d’autre part sur la légitimité du sacre de Gisèle Pelicot.

Au terme de près de quatre mois d’audience et de vacarme médiatique, aucun acquittement ne fut donc prononcé, et tous écopèrent de peines allant de trois à quinze année de réclusion criminelle. Dominique Pelicot, organisateur des séquences sexuelles et entre-temps mis en examen dans deux cold cases — dont le viol et le meurtre de Sophie Narme en 1991, pour lequel l’ADN prélevé sur la victime a été égaré — fut quant à lui condamné à vingt ans de prison. Dix-sept condamnés firent appel, mais tous se désistèrent excepté un[6].

Petits arrangements avec la loi

L’autorité de la chose jugée n’interdit pas cependant de faire état de certaines interrogations quant à cette issue judiciaire — prévisible à vrai dire, mais qui donne le sentiment que ce procès sous les projecteurs, et sa motivation revendiquée comme « nuancée », se sont trouvées biaisés de différentes façons.

S’agissant de la motivation elle-même, quelques remarques élémentaires s’imposent.

« Il résulte de l’ensemble des éléments précités que Gisèle Pelicot n’était pas en mesure de consentir en pleine conscience aux pénétrations sexuelles imposées par M. X., lequel ne pouvait ignorer son absence de consentement. » Ledit « M. X. n’a jamais cherché à obtenir le consentement express de Madame Pelicot. » Ces formules concluent chacune des condamnations. Or ce que la loi exige[7], ce n’est pas que le mis en cause prouve qu’il a recueilli le consentement, mais que la partie plaignante démontre son opposition aux actes incriminés. Les juges ne l’ignorent pas, bien sûr, qui introduisent au forceps dans leur motivation la « surprise » et la « contrainte », au motif que Gisèle Pelicot se trouvait lors de ces séances en état de soumission chimique. Ce n’est pas inexact. Mais ils vont un peu vite en besogne en affirmant que X — de même que tous les autres — « ne pouvait ignorer son absence de consentement », ce dont ils déduisent l’intention de violer « constitutive du crime ». Déduction abusive cependant. Car au-delà du fait que les uns et les autres pensaient entrer dans un scénario libertin de couple, la seule « preuve » d’un non-consentement au dit scénario — dont l’état d’inconscience pouvait faire partie — est l’affirmation de Gisèle Pelicot que tout cela s’est passé « à son insu ». Cette affirmation, pour divers motifs sujette à caution, peut-elle constituer une preuve ? Il est permis d’en douter. Car si elle est vraie pour ce qui concerne le temps des séquences, le reste-t-elle avec le même degré de plausibilité entre ces scènes et sur la durée — tout cela s’étant déroulé au minimum pendant dix ans, à des intervalles rapprochés ?

Mises bout à bout, les vidéos sélectionnées par le tribunal — et par l’instruction en vue de la mise en accusation — produisent l’impression, insoutenable en effet, d’une unique scène de viols sur un quasi cadavre, ses figurants interchangeables y apparaissant comme une masse tentaculaire formée de sortes d’extensions monstrueuses de Dominique Pelicot, en une boucle hypnotique autant que répulsive, répétée sans fin. Efficace, pour induire la conviction que celle qui, dans un tel état, subissait ces actes, ne pouvait aucunement en être partie prenante.

Mais ce que prouvent ces images, ce sont les actes sexuels, et l’état anormal de Gisèle Pelicot ; nullement qu’elle n’était pas au fait de cette situation itérative, ou qu’elle n’en ait pas tout au moins conçu quelque soupçon, d’une façon dont on ignore à quel point elle pouvait être tacite — désavouée — dans sa relation avec Dominique Pelicot. Soupçon[8] qui lui aurait permis de chercher à y mettre fin — de ne pas y consentir.

Cette scène d’outrages, totale et comme auto-suffisante, se voit ainsi coupée de la réalité matérielle de sensations et de séquelles physiques — avérées — consécutives à de tels actes, et susceptibles de renseigner un sujet sur le fait qu’il a pu lui arriver quelque chose d’anormal.

S’agissant des allégations de Gisèle Pelicot, même si l’on est prêt à admettre que son étrange aveuglement relève d’un « déni » lié à une « emprise », il est nécessaire cependant de mentionner un certain nombre d’éléments écartés, ou plutôt désactivés, dans le déroulement cette affaire judiciaire.

Sexe, mensonges et vidéos

Listons-en quelques-uns, passés à la trappe médiatique et judiciaire.

Deux éléments factuels en premier lieu.

– La seule adresse mail de Gisèle Pelicot est celle de son mari : fetiche45@g hotmail.fr. Une curieuse adresse, utilisée par lui pour ses mails « normaux », mais aussi pour des contacts avec ses « invités ».

– Un constat d’huissier demandé par la défense démontre que l’une des adresses Skype de Dominique Pelicot au nom de Marc Dorian, un des pseudos pour ses contacts libertins, aboutit au numéro de portable de Gisèle Pelicot. Interrogée sur ce point à l’audience par la défense d’un accusé, elle déclarera « n’être pas au courant ». Elle ignore même, dira dans une de ses auditions cette ancienne cadre d’EDF, l’existence de Skype…

– Au cours de sa première audition, dont elle pense qu’elle a trait au délit du filmage sous les jupes, elle commence par dire qu’elle en ignorait tout, mais plus loin qu’il s’agissait d’un jeu sexuel entre eux : « le jeu des photos »…

Quand l’enquêteur lui demande si au cours des dernières années, elle a eu des inquiétudes sur sa santé, elle répond que « pas du tout ». Découvrant en fin d’audition les vidéos que le gendarme lui montre, elle se décompose. Sur quoi le lendemain, elle demande à être auditionnée à nouveau. Et cette fois, la mémoire lui étant miraculeusement revenue, elle dit au contraire avoir souffert de divers troubles sérieux, pour lesquels elle a consulté neurologues et gynécologues.

– Outre les vidéos des « viols », il existe dans les scellés de nombreuses photos et vidéos sexuelles, souvent d’une grande obscénité, de Gisèle P. réalisées par son mari — sur les vidéos, on l’entend parler avec lui. Dans l’intimité d’un couple, de telles images — qui font voir une femme bien différente du personnage composé pour le procès — ne sont pas illicites. Mais là où le bât blesse, c’est que Gisèle Pelicot, lorsqu’à la demande d’avocats de la défense quelques-unes de ces photos ont été montrées à l’audience, soutient avec un aplomb confondant qu’elles ont été prises « à son insu ». Or non seulement elle y est parfaitement éveillée, mais elle y prend activement la pose, exhibant sans gêne son intimité ; et dans l’un de ces petits films, elle demande à la fin à Dominique : « fais voir ! ».

– En janvier 2025, Dominique Pelicot est entendu sur le cold case Sophie Narme. Gisèle Pelicot fait alors savoir par ses avocats que « bien évidemment » elle découvre « ces dossiers par la presse comme tout un chacun ». Elle a pourtant été auditionnée au pôle cold case de Nanterre fin 2022 sur cette affaire, dont il a également été explicitement question en audience lors du procès de Mazan[9].

– Enfin, des photos prises par Dominique Pelicot de leur fille dénudée endormie, elle dira dans l’une de ses auditions qu’elle ne « sont pas indécentes», et soutiendra très catégoriquement, quant aux soupçons exprimés par cette dernière d’abus incestueux, qu’il est « impossible » que son mari ait pu faire une chose pareille. Étrange, tout comme la totale absence d’empathie d’une mère accrochée à ses « dénis ». Plus questionnant encore : sur une vidéo où Dominique filme Gisèle sous la douche, zoomant sur son sexe, elle manifeste une certaine exaspération, et menace : « si tu continues, je vais dire à ta fille ce que tu fais ». Lui dire quoi, au juste ?

Au moment où la dissension entre mère et fille flambe publiquement[10], laissons ouverte cette question. Comme toutes celles que soulèvent les éléments ici rassemblés — parmi d’autres également dérangeants pour la Légion d’honneur d’une figure sanctifiée non par la vox populi, mais par l’action conjointe de l’autorité judiciaire et de la puissance médiatico-politique, inféodées à l’activisme d’un « féminisme » qui intronise une « victime » — incertaine, mais élue comme telle — en parangon de « courage » et de « dignité ».

Addendum : cet article est initialement paru sur Medium le 23 septembre 2025.

Sabine Prokhoris est philosophe et psychanalyste. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont les plus récents sont Le Mirage #MeToo (Cherche-Midi, 2021), Les Habits neufs du féminisme (Éditions Intervalles, 2023), et Qui a peur de Roman Polanski ? (Cherche-Midi, 2024)


[1] En comparaison : les trois-cents victimes du procès Le Scouarnec, abusées dans leur enfance par le chirurgien, ne furent l’objet d’aucun accueil de ce genre.

[2] En 2010 déjà, il avait été arrêté pour le même délit et sanctionné par une amende. À cette occasion, son ADN avait été prélevé. Le lien avait pu être établi avec l’ADN prélevée sur la victime d’une brutale tentative de viol commise en 1999, qui était parvenue à échapper à son agresseur. Aucune poursuite n’avait été engagée, les faits n’étant pourtant pas prescrits.

[3] Ce genre de site est assez éloigné du libertinage chic des donjons, et autres clubs BDSM aux pratiques rigoureusement codifiées, dans lesquels c’est toute une philosophie de la transgression qui entend se déployer.

[4] Le Parisien, 5 mai 2023. Quelque malaise qu’ils puissent susciter, les fantasmes en tant que tels ne relèvent pas d’un quelconque jugement moral. Et si tout crime sexuel accomplit un fantasme, tout accomplissement de fantasme sexuel ne constitue pas nécessairement un crime, même s’il choque la morale et comporte des actes extrêmes ou source de dégoût.

[5] Et de tous ceux qui se sont constitués partie civile, dont ses enfants

[6] le procès se déroulera du 6 au 9 octobre prochain à Nîmes.

[7] Jusqu’au vote d’une nouvelle loi.

[8] Soupçon en tout cas quant à la sédation, à demi-avoué à l’expert psychologue , et attesté par une vidéo où elle s’adresse à son mari.

[9] « Aucune tendance à l’insincérité » chez Gisèle P. selon l’expert psychologue. Vraiment ?

[10] Voir l’interview donnée le 23 août 2025par Caroline Darian (Pelicot) au journal The Telegraph, largement relayée dans la presse française.